Couverture : Les yeux du grand-père

Tchéquie

Les yeux du grand-père

forêt, jézinkas, guérison, courage

Pays
Tchéquie
Âge
6–10 ans
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Les yeux du grand-père

Il était une fois un garçon nommé Janéček. Il avait perdu ses parents très jeune et, lorsqu’il fut assez grand, il partit chercher du travail à travers le monde.

Il allait de village en village, demandant aux meuniers, aux bergers et aux artisans s’ils avaient besoin d’un aide. Mais tantôt il n’y avait pas de travail, tantôt ils avaient déjà assez d’ouvriers.

Un soir, Janéček arriva devant une petite chaumière à l’orée du bois.

Un vieil homme était assis sur le seuil. À côté, des chèvres bêlaient dans un enclos.

— Pourquoi réclament-elles autant ? demanda Janéček.

Le vieil homme tourna la tête vers la voix.

— Elles veulent aller au pâturage. Mais je ne peux plus les y conduire. Je ne vois pas le chemin.

Janéček remarqua que le grand-père était aveugle.

— Prenez-moi comme chevrier, proposa le garçon. Je m’occuperai des chèvres, et vous me donnerez un toit et un souper.

— Voilà un marché honnête, dit le vieil homme en souriant. Reste donc.

Le lendemain matin, il indiqua à Janéček les sentiers autour de la maison.

— Fais paître les chèvres où tu voudras, mais ne les mène pas sur la colline verte de l’autre côté de la rivière.

— Pourquoi ?

Le vieil homme se tut.

— Trois jézinkas y vivent. Elles savent prendre l’apparence de jeunes femmes accueillantes. Autrefois, je n’ai pas écouté les avertissements. Elles m’ont fait respirer une fleur magique, et je me suis endormi. À mon réveil, le monde s’était éteint pour moi. Les jézinkas m’avaient pris la vue et l’avaient cachée dans leur grotte.

— Pris la vue ? s’étonna Janéček.

— Oui. Elles collectionnent les regards des autres, comme d’autres collectionnent des morceaux de verre coloré.

Les deux premiers jours, Janéček obéit et fit paître les chèvres près de la chaumière.

Mais le troisième jour, il regarda la colline au loin. L’herbe y était haute, verte et tendre.

« Les chèvres vont l’aimer, pensa-t-il. Et moi, je suis prévenu. Je n’accepterai rien des inconnus, voilà tout. »

Avant de partir, le garçon coupa trois longues tiges de ronce, les tordit pour en faire des boucles souples et les glissa dans sa besace.

Les chèvres traversèrent joyeusement la forêt, burent au bord de la rivière et grimpèrent en courant sur la colline.

Janéček s’assit sous un arbre.

Quelques minutes à peine s’étaient écoulées qu’une jeune fille vêtue de blanc apparut devant lui. Elle tenait une grosse pomme rouge.

— Bonjour, petit berger, dit-elle doucement. Prends cette pomme. Elle vient de mon jardin et elle est plus douce que le miel.

Janéček devina aussitôt qui se trouvait devant lui.

— Merci, mais je n’ai plus faim.

— Juste un petit morceau.

— Non, merci.

La jeune fille fronça les sourcils et disparut entre les arbres.

Bientôt, une deuxième arriva. Elle portait une magnifique rose rouge.

— Quel beau temps, n’est-ce pas ? Respire ma fleur. Tu ne connais pas encore un pareil parfum.

— Il y a assez de fleurs dans le jardin de mon maître, répondit Janéček. Gardez donc votre rose.

La deuxième inconnue s’en alla, elle aussi, sans avoir rien obtenu.

La troisième était la plus jeune. Un peigne d’or brillait dans sa main.

— Comme tes cheveux sont en bataille, petit berger ! Laisse-moi te coiffer.

Janéček sourit.

— Si vous y tenez.

Lorsque la jézinka s’approcha, il sortit vivement une boucle de ronce et la passa autour de son poignet.

Ce n’était pas une corde ordinaire. Dans les vieux contes, les ronces avaient le pouvoir de retenir les enchantements de la forêt, à condition d’agir pour se protéger, et non par méchanceté.

La jézinka essaya de se dissoudre dans l’air, mais elle n’y parvint pas.

— Lâche-moi !

À son cri, ses deux sœurs accoururent.

— Que fais-tu ? s’indignèrent-elles.

— Je veux rendre au vieil homme ce que vous lui avez pris.

— Nous n’avons rien pris !

— Alors, vous n’avez aucune raison de craindre une discussion.

Les sœurs se précipitèrent pour délivrer la plus jeune, mais Janéček leur passa les deux autres boucles de ronce.

— Je ne ferai de mal à personne, dit-il. Mais vous viendrez avec moi à la grotte et vous retrouverez la vue du grand-père.

Les jézinkas échangèrent un regard.

Elles comprirent qu’elles ne pourraient ni endormir le garçon ni l’effrayer.

Janéček amena le vieil homme sur la colline. Les trois jézinkas les conduisirent à la grotte.

À l’intérieur, des dizaines de petites billes de verre étaient posées sur des étagères. Chacune renfermait une lueur différente : un ciel matinal, une forêt nocturne, une rivière, un champ, une flamme, un nid d’oiseau.

— Voici sa vue, dit la première jézinka en tendant deux billes sombres.

Janéček les déposa dans les paumes du vieil homme.

La magie s’illumina.

Le grand-père ouvrit les yeux et recula aussitôt.

— Non ! Je vois la cime des arbres dans l’obscurité, je vois les souris de loin et le moindre mouvement dans la nuit. C’est le regard d’une chouette !

Les billes s’éteignirent.

— Cherchez encore, dit Janéček.

La deuxième jézinka apporta deux autres billes.

Le vieil homme les toucha et secoua la tête.

— Ce ne sont pas les miennes non plus. Je vois les fourrés tout près du sol, je sens chaque piste et j’ai envie de la suivre en courant. C’est le regard d’un loup.

— Encore une fois, dit fermement Janéček.

La troisième jézinka sortit une paire de billes verdâtres.

— Peut-être celles-ci ?

Le vieil homme les toucha et se mit à rire.

— Maintenant, je vois de l’eau tout autour de moi ! Les flancs argentés des poissons, les cailloux du fond… Non, ce n’est toujours pas ma vue.

Janéček regarda les sœurs.

— Vous savez très bien ce que vous cherchez. Assez de plaisanteries.

La plus jeune jézinka baissa la tête.

— D’accord. Les vraies billes sont tout au fond d’un vieux coffre. Nous n’y avons pas touché depuis longtemps.

Elle en sortit deux billes toutes simples, presque insignifiantes. Elles n’avaient ni éclat doré ni couleur vive.

Mais dès que le vieil homme les prit dans ses paumes, elles fondirent comme deux gouttes d’eau pure.

Il cligna des yeux.

Il vit Janéček.

Il vit l’herbe verte.

Il vit les chèvres qui mâchonnaient tranquillement des feuilles, tout près de là.

— Ce sont mes yeux ! s’écria-t-il. Je vois de nouveau !

Janéček enleva les boucles de ronce des poignets des jézinkas.

— Maintenant, vous êtes libres. Mais ne prenez plus aux gens ce qui leur appartient.

Les sœurs regagnèrent la grotte en silence.

La plus jeune s’attarda un instant.

— Nous pensions que la vue des autres était seulement une curiosité, dit-elle. Maintenant, nous voyons combien de souffrance nous laissions derrière nous.

Depuis ce jour, plus personne ne perdit la vue sur la colline verte.

Le vieil homme et Janéček vécurent encore de longues années ensemble. Le garçon faisait paître les chèvres, le grand-père fabriquait du fromage et, le soir, ils s’asseyaient près de la porte, regardaient le soleil se coucher derrière la forêt et se réjouissaient des choses les plus simples.

— C’est étrange, disait parfois le vieil homme. Autrefois, je regardais ce coucher de soleil tous les jours, et je le remarquais à peine.

— Et maintenant ?

— Maintenant, je sais que voir, ce n’est pas seulement avoir des yeux. C’est aussi savoir regarder.

Et Janéček se souvint de ces paroles toute sa vie.