

Inde
Écoute d’abord
- Pays
- Inde
- Âge
- 7–10 ans

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Écoute d’abord
Au Bengale vivait un roi très fier d’une chose : dans son palais, chaque dispute devait être réglée avec justice. Il avait trois fils. L’aîné aimait l’ordre, le deuxième remarquait les moindres détails, et le plus jeune demandait souvent : — Sommes-nous vraiment certains que les choses se sont passées ainsi ? Ses frères aînés se moquaient parfois de lui. — Si tu réfléchis aussi longtemps à chaque détail, la journée sera finie avant que tu prennes une décision. Le plus jeune souriait. — Peut-être. Mais au moins, il ne faudra pas corriger la décision le lendemain. Un jour, les habitants de la ville vinrent se plaindre au roi. Depuis quelque temps, les rues n’étaient plus tranquilles la nuit : un panier disparaissait chez un marchand, quelqu’un essayait d’ouvrir le cellier d’un voisin, et personne ne savait vraiment qui était responsable. Le roi convoqua ses fils. — Patrouillez dans la ville à tour de rôle. Je veux savoir ce qui se passe réellement. L’aîné partit le premier. Il parcourut les rues, ne vit rien d’inhabituel et rentra. Puis le deuxième prit son tour. Sa nuit fut tout aussi calme. Vers l’aube, ce fut au plus jeune de partir. Il avait presque fait le tour de toute la ville et revenait déjà vers le palais lorsqu’il aperçut, près des portes, une femme vêtue de clair. Elle s’éloignait, alors que les gardes semblaient ne même pas la voir. — Qui êtes-vous ? demanda le prince. La femme s’arrêta. — Je veille sur la prospérité de cette maison. Cette nuit, un danger menace le roi, c’est pourquoi je m’en vais. Le jeune prince ne discuta pas pour savoir s’il rêvait ou s’il parlait vraiment à un être merveilleux. — Si j’arrive à détourner ce danger, resterez-vous ? — Je resterai, répondit-elle avant de disparaître derrière la porte du palais. Le prince se précipita vers les appartements de son père. Le roi dormait. Une petite lampe éclairait la pièce. Non loin de lui, la reine somnolait. Soudain, le prince aperçut un grand cobra qui rampait droit vers le lit royal. Il ne voulait pas donner l’alarme. Il saisit une longue tringle à rideau, plaça devant le serpent le couvercle d’un grand panier et lui barra doucement le passage. Le cobra se détourna. Le prince le guida encore, peu à peu, vers l’ouverture du balcon. Après quelques minutes tendues, le serpent disparut dans le jardin. Mais pendant l’agitation, une goutte sombre était tombée sur le bord de la couverture et sur la manche de la reine. Le prince craignit qu’il ne s’agisse de venin. Il enveloppa sa main de plusieurs couches de tissu et se pencha pour essuyer la tache. C’est à cet instant que la reine se réveilla. Elle vit le jeune prince tout près d’elle, le tissu dans sa main, le panier renversé, et, sans comprendre ce qui venait de se passer, poussa un cri. Le prince recula. — Laissez-moi expliquer… Mais la reine avait eu peur. — Pourquoi es-tu venu ici en pleine nuit ? Que faisais-tu près de moi et du roi ? Le bruit réveilla le roi. Il vit son épouse bouleversée et son fils qui n’avait même pas encore pu prononcer quelques phrases. La peur se transforme vite en soupçon, et le soupçon en colère. — Sors, ordonna sévèrement le roi. Demain matin, je déciderai de ce qu’il faut faire. Le jeune prince s’inclina et rejoignit ses frères sans protester. Au matin, le roi fit venir son fils aîné. — Dis-moi : lorsqu’une personne en qui tu avais confiance semble coupable d’une faute grave, que faut-il faire ? L’aîné répondit : — Si sa faute est réellement prouvée, elle doit être punie avec justice. Mais avant cela, il faut s’assurer que nous avons bien compris ce que nous avons vu. — Pourquoi dis-tu cela ? — Je vais vous raconter une histoire. Et le prince commença. Un maître orfèvre vivait avec son fils adulte. Celui-ci avait une épouse capable de comprendre le langage des animaux, mais elle n’en avait jamais parlé à personne. Une nuit, elle entendit un chacal appeler un autre animal près de la fenêtre. Il disait que le courant emportait sur la rivière un paquet perdu, et qu’à l’intérieur brillait une bague précieuse. La jeune femme se leva sans bruit, alla jusqu’à la rive et ramena le paquet mouillé à l’aide d’une branche. Son mari se réveilla, remarqua son absence et la suivit. De loin, il ne vit qu’une silhouette sombre près de l’eau. Il entendit le chacal et imagina aussitôt le pire : sa femme devait faire quelque chose de dangereux qu’elle lui cachait. Il rentra avant elle et raconta tout à son père. — Je ne veux même pas entendre ses explications, déclara le vieil orfèvre. Si elle se rend en secret à la rivière au milieu de la nuit, rien de bon ne peut en sortir. Le lendemain, le jeune homme s’apprêtait déjà à reconduire son épouse chez ses parents et à ne plus la laisser revenir. En chemin, elle s’arrêta soudain près d’un arbre. — Attends. Il y a quelque chose sous les racines. — Comment peux-tu le savoir ? — Un serpent vient de dire à une grenouille qu’un vieux pot rempli de pièces y est caché. Le mari crut qu’elle plaisantait. Pourtant, sous les racines, ils trouvèrent bien un pot. La jeune femme lui expliqua alors enfin son don et lui montra la bague découverte la veille. Son mari eut honte. — Je n’ai vu qu’un morceau de l’histoire, et j’ai inventé tout le reste moi-même. Ils rentrèrent à la maison, et le vieil orfèvre demanda pardon à sa belle-fille. Le prince aîné conclut : — Voilà pourquoi, père, ce que nous voyons ne signifie pas toujours ce que nous décidons au premier instant. Le roi réfléchit, mais ne répondit rien. Il fit venir son deuxième fils et lui posa la même question. Celui-ci répondit : — Moi aussi, je connais une histoire. Un roi s’était un jour éloigné de son palais et s’était perdu dans la forêt. La journée était très chaude et il n’avait plus d’eau. Sous un grand arbre, il aperçut des gouttes qui tombaient des branches dans une petite cavité. — Enfin de l’eau ! s’écria-t-il. Il plaça sa coupe dessous et attendit patiemment, goutte après goutte. Son cheval s’agitait, frappait le sol du sabot et tournait la tête. — Reste tranquille, lui lança le roi avec irritation. Lorsque la coupe fut presque pleine, le cheval la poussa brusquement du museau. L’eau se répandit. — Qu’as-tu fait ! cria le roi. Il se mit tellement en colère qu’il ordonna aux serviteurs, qui venaient de le rejoindre, d’emmener l’animal et de ne plus jamais le ramener dans les écuries royales. Mais l’un des serviteurs leva les yeux. Sur une branche reposait un cobra. Les gouttes ne venaient pas de la pluie. Elles coulaient précisément depuis l’endroit où le serpent était installé. Le roi pâlit. Son cheval n’avait pas gâché l’eau. Il lui avait sauvé la vie. Le roi le fit aussitôt revenir et, à partir de ce jour, lorsqu’il se mettait en colère, il se posait d’abord une question : « Est-ce que je connais vraiment toute l’histoire ? » Le deuxième prince termina : — Parfois, celui qui nous contrarie essaie en réalité de nous protéger. Le roi fit alors venir son plus jeune fils. — Et toi, qu’en dis-tu ? Le jeune prince répondit : — Écoute d’abord, décide ensuite. Moi aussi, j’ai une histoire. Un roi possédait un perroquet très sage nommé Souka. Il l’aimait pour son esprit clair et sa voix joyeuse. Un jour, Souka demanda la permission d’aller voir ses parents, qui vivaient très loin. — Reviens dans deux semaines, lui dit le roi. Le perroquet tint parole. Avant son départ, ses parents lui offrirent un fruit extraordinaire, cueilli sur un arbre auquel on attribuait le pouvoir de rendre vigueur et santé. Souka emportait ce fruit comme cadeau pour le roi. Le voyage était long. Une nuit, le perroquet cacha le fruit dans le creux d’un arbre et s’endormit sur une branche. Or un serpent vivait dans ce creux. Il mordit le fruit, laissant du venin sur sa peau. Souka n’en savait rien. Le lendemain matin, il apporta son cadeau au palais. Un conseiller déclara : — Ne goûtez pas trop vite un fruit inconnu. Vérifions-le d’abord. On en donna un tout petit morceau à un corbeau. L’oiseau l’avala, chancela, puis tomba comme s’il s’était endormi. Le roi prit peur. — Souka voulait m’empoisonner ! Le perroquet essaya d’expliquer qu’il avait reçu le fruit de ses parents et qu’il ignorait ce qui avait pu arriver pendant le voyage. Mais le roi était trop en colère. — Hors de mon palais ! ordonna-t-il. Souka s’envola. On planta la graine du fruit au fond du jardin. Un arbre poussa, mais personne n’avait le droit de s’en approcher. Beaucoup de temps passa. Un jour, un vieux couple qui travaillait près du jardin trouva un fruit mûr tombé au-delà de la clôture. Ne connaissant pas l’ancienne interdiction, ils le partagèrent et le mangèrent. Le lendemain matin, tous deux se réveillèrent étonnamment en forme. Leur dos leur faisait moins mal, leurs mains semblaient plus fortes et leur vue plus claire. La nouvelle parvint au roi. Les jardiniers examinèrent alors d’autres fruits. Ils étaient bons. On comprit enfin que seul le premier fruit avait été empoisonné, par accident, pendant le voyage. Le roi resta longtemps silencieux. — Je n’ai même pas laissé Souka terminer son explication, dit-il. Ma colère a été plus rapide que ma raison. Il envoya des gens chercher le perroquet, le retrouva et lui demanda de revenir. — Pardonne-moi. J’ai vu le résultat et j’ai cru connaître la cause. Le jeune prince regarda son père. — Maintenant, permettez-moi de vous expliquer ce qui s’est passé cette nuit. Il raconta la rencontre avec la femme près de la porte, son avertissement, le cobra dans les appartements royaux, la manière dont il l’avait guidé vers le jardin et la goutte sombre tombée sur la manche de la reine. — Je me suis penché uniquement pour essuyer cette substance dangereuse avec un tissu. C’est à ce moment précis que la reine s’est réveillée. Le roi ordonna d’examiner la chambre. Les serviteurs trouvèrent le panier renversé, la trace du serpent près du balcon et le tissu avec lequel le prince avait essuyé la goutte. Tout devint clair. Le roi se leva et serra son plus jeune fils dans ses bras. — Tu m’as sauvé, et j’ai failli te punir sans même t’avoir écouté. La reine baissa elle aussi les yeux. — J’ai eu peur et j’ai cru tout comprendre. Pardonne-moi. Le jeune prince sourit. — L’essentiel, c’est qu’aujourd’hui nous en savons plus qu’hier. À partir de ce jour, une nouvelle règle fut appliquée au palais. Lorsqu’une personne venait déposer une plainte, le roi refusait de rendre une décision après n’avoir entendu que les premières paroles. Il disait : — Écoutons d’abord l’autre partie. Ensuite, posons des questions. Vérifions ce que nous savons réellement. Et seulement après, décidons. Et le jeune prince ajoutait parfois à voix basse : — Car le chemin le plus court vers l’erreur consiste à croire que l’on connaît déjà la fin d’une histoire après n’en avoir entendu que le début.
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