

Tchéquie
Le tablier du cordonnier
cordonnier, voyage, aide magique, humour
- Pays
- Tchéquie
- Âge
- 8–12 ans

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Le tablier du cordonnier
Il était une fois, dans une petite ville de Bohême, un cordonnier. Il travaillait de l’aube jusqu’à la nuit, mais l’argent suffisait à peine. Les gens usaient leurs chaussures jusqu’au dernier trou, en commandaient rarement de nouvelles et, chez lui, sa femme et ses enfants l’attendaient.
Un soir, le cordonnier était penché sur une vieille botte et tirait rageusement sur son fil.
— Si seulement quelque puissance pouvait me donner assez de travail pour que mes enfants ne se couchent plus le ventre vide ! s’écria-t-il. Je promettrais n’importe quoi en échange !
Il avait à peine achevé ces mots que l’on frappa à la porte.
Un étrange monsieur en manteau sombre se tenait sur le seuil.
— N’importe quoi ? demanda-t-il.
Le cordonnier comprit aussitôt qu’il n’avait pas devant lui un voyageur ordinaire, mais un diable de conte, un de ces personnages rusés dont on aimait autrefois raconter les aventures près du poêle.
— Je n’ai pas besoin d’un palais, dit le cordonnier. Je veux seulement du travail honnête et de quoi faire vivre ma famille.
— Marché conclu, répondit son visiteur. Je te donnerai des commandes et de la chance. Un jour, je viendrai réclamer mon dû.
Épuisé par ses soucis, le cordonnier accepta trop vite.
Dès lors, ses affaires allèrent vraiment mieux. Les gens se rappelèrent soudain que de bonnes bottes duraient plus longtemps que des bottes bon marché. Les clients affluèrent à l’atelier. Le cordonnier travaillait beaucoup, mais il y avait désormais toujours du pain à la maison, les enfants avaient des chaussures chaudes et sa femme avait cessé de compter chaque miette.
Pourtant, le cordonnier ne devint pas avare. Si un pauvre voyageur arrivait avec des souliers déchirés, il pouvait les réparer pour un simple merci. Si une voisine manquait d’argent, il lui disait :
— Tu me paieras quand tu pourras. Les pieds, eux, ne savent pas attendre.
Par un soir froid, deux voyageurs frappèrent à sa porte. Selon le vieux conte, il s’agissait du Christ et de saint Pierre, qui parcouraient le monde sous des habits simples pour voir comment les gens accueillaient les inconnus.
— Auriez-vous une place où nous pourrions passer la nuit ? demandèrent-ils.
— Il y aura de la place, répondit le cordonnier. Ce n’est pas un palais, mais le toit ne fuit pas.
Il installa ses hôtes près du feu, leur servit son meilleur souper et leur proposa son propre lit pour la nuit. Sa femme et lui s’installèrent au grenier.
Au matin, les voyageurs le remercièrent.
— Pour ton hospitalité, tu pourras faire trois vœux, dit l’un d’eux. Réfléchis bien.
Le cordonnier se gratta la nuque.
Il aurait pu demander de l’or. Ou une grande maison. Ou la gloire dans le monde entier.
Mais il se souvint du monsieur sombre et décida qu’une bonne protection valait mieux que la richesse.
— Premier vœu : que celui qui s’assiéra sur mon banc de cordonnier ne puisse se relever sans ma permission.
Les voyageurs hochèrent la tête.
— Deuxième vœu : que celui qui regardera par la fenêtre de mon atelier avec de mauvaises intentions ne puisse s’éloigner sans ma permission.
Ils hochèrent de nouveau la tête.
— Et le troisième : que celui qui voudra secouer le poirier de mon jardin sans permission reste accroché à l’arbre jusqu’à ce que je le libère.
On raconte que saint Pierre lui-même fut étonné :
— C’est tout ? Pas le moindre sac d’or ?
— L’or peut être dépensé. Mais un bon banc sera toujours utile dans l’atelier, répondit le cordonnier.
Quelques années passèrent.
Un jour, le sombre visiteur revint.
— Alors, cordonnier ? J’ai rempli ma part du marché. À ton tour, maintenant.
— Bien sûr, répondit calmement le cordonnier. Laisse-moi seulement finir mon souper. Assieds-toi sur le banc et repose-toi du voyage.
Le diable était fatigué et s’assit.
Le cordonnier mangea, rangea son assiette et enfila sa veste.
— Allons-y.
Le diable essaya de se lever.
Impossible.
Il se débattit à gauche. Puis à droite. Il bondit avec le banc. Le banc bondit avec lui.
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?!
— Je ne sais pas, répondit innocemment le cordonnier. D’habitude, mon banc est très bien élevé.
Le diable lutta encore un moment, puis renonça.
— Libère-moi ! Je te donnerai encore sept années de tranquillité.
— D’accord.
Le cordonnier claqua des doigts et son visiteur put aussitôt se lever. Il se précipita dehors si vite qu’il faillit oublier son chapeau.
Sept années passèrent sans qu’on les voie venir.
Le diable revint, mais cette fois, il n’entra pas dans l’atelier.
— Je connais tes meubles ! cria-t-il depuis la rue. Sors toi-même !
— J’arrive. Encore un dernier point de couture.
Impatient, le diable regarda par la fenêtre.
Et se figea.
Il essaya de s’éloigner, mais ses pieds semblaient collés au sol.
Le cordonnier posa lentement son aiguille.
— Tu ne voulais pas entrer. Pourquoi regardes-tu maintenant par la fenêtre ?
— Libère-moi ! Je te laisserai tranquille encore sept ans !
— Tu tiendras parole ?
— Je la tiendrai !
Le cordonnier lui permit de partir.
Lorsque sept autres années furent écoulées, le diable décida d’être le plus prudent au monde. Il n’entra pas dans la maison. Il ne s’approcha pas de la fenêtre. Il resta dans le jardin et appela de loin :
— Cordonnier ! Cette fois, tu ne me joueras pas de tour !
— Je n’en ai pas l’intention, répondit celui-ci. Attends une minute. Si tu veux, cueille une poire pour la route.
Le diable regarda l’arbre.
« Le banc est dangereux. La fenêtre est dangereuse. Mais un poirier ? Que peut faire un poirier ? »
Il tira une branche.
Et ne put plus la lâcher.
— Cordonnier !
— Quoi ?
— Ma main est coincée !
— Décroche-la avec l’autre.
Le diable saisit la branche de sa deuxième main. Les deux étaient maintenant prises.
La branche se mit à se balancer. Le diable se balançait avec elle. Des poires tombaient tout autour : boum, boum, boum.
Les enfants du cordonnier regardèrent par la porte et éclatèrent de rire.
— Papa, notre arbre berce un invité !
Le diable grognait, soufflait et se tortillait, mais le cordonnier ne leva pas même une lanière contre lui.
— Libère-moi, demanda enfin le visiteur. Je n’exigerai plus jamais que tu respectes ce marché insensé.
Le cordonnier devint sérieux.
— Et reconnais-tu qu’une promesse faite dans le désespoir ne doit pas devenir un piège pour toute la vie ?
Le diable se tut un instant.
— Je le reconnais.
— Alors, va-t’en.
La branche le relâcha. Le diable disparut derrière le portillon et ne revint jamais.
Le cordonnier vécut longtemps. Il travailla, éleva ses enfants, leur apprit son métier et n’oublia jamais combien il est facile de trop promettre dans un moment difficile.
Quand il fut vieux, il dit à ses fils :
— Lorsque viendra le temps d’achever mon voyage sur terre, déposez mon tablier de cuir à côté de moi. Je l’ai porté toute ma vie pour travailler. Il pourra peut-être encore servir ensuite.
Ainsi fut fait.
Selon le vieux conte, après avoir achevé sa vie terrestre, le cordonnier parvint à la Porte d’or. Saint Pierre l’y accueillit.
— Un instant, dit-il en consultant un grand livre. On a inscrit ici un marché très douteux conclu avec un sombre visiteur.
— Je l’ai annulé depuis longtemps.
— Ce n’est pas indiqué dans le livre.
La porte se referma.
Le cordonnier se gratta la nuque et se dirigea vers une autre porte, celle où, selon les récits populaires, les diables se réunissaient.
Dès qu’ils l’aperçurent au loin, ce fut la panique.
— C’est lui ! Celui au banc !
— Et à la fenêtre !
— Et au poirier !
— Fermez les portes !
Une nouvelle porte claqua au nez du cordonnier.
— Eh bien, voilà ! dit-il. On ne veut de moi ni ici ni là-bas. Où un honnête artisan peut-il aller, maintenant ?
Il retourna à la Porte d’or et frappa de nouveau.
— Je t’ai déjà dit… commença saint Pierre.
Mais le cordonnier avait trouvé un plan. Il glissa rapidement son tablier de cuir par l’entrebâillement, l’étala de l’autre côté de la porte et s’assit dessus.
— À présent, je suis assis sur une chose qui m’appartient, déclara-t-il. Je ne peux tout de même pas laisser mes biens sans surveillance.
Pierre resta déconcerté.
Attirés par le bruit, ceux qui vivaient près de la porte céleste se rassemblèrent. Enfin arriva aussi le voyageur que le cordonnier avait autrefois accueilli chez lui.
Il regarda le tablier, le cordonnier, puis Pierre, et sourit.
— Qu’il reste assis près de la porte. Un homme qui, dans la pauvreté, a offert son dernier lit à des voyageurs mérite au moins une place pour son tablier.
Ainsi, le cordonnier resta près de la Porte d’or.
On raconte que, même là, il ne demeure pas inactif. Si la semelle d’un voyageur céleste se décolle soudain, ou si une lanière se déchire, on entend aussitôt, quelque part tout près, ce bruit familier :
Toc-toc, frou-frou, un point après l’autre.
Car un bon artisan reste un bon artisan, même dans un conte.
Et le tablier est posé tout près, au cas où.
