Couverture : Le Calife Cigogne

Monde entier

Le Calife Cigogne

Dans l’ancien Bagdad vivait un calife nommé Hassid. Il aimait l’ordre dans son royaume, le bon café, les livres merveilleux et tout ce qui était étrange ou rare.

Pays
Monde entier
Âge
6–10 ans
Durée
9 min
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Le Calife Cigogne

Dans l’ancien Bagdad vivait un calife nommé Hassid. Il aimait l’ordre dans son royaume, le bon café, les livres merveilleux et tout ce qui était étrange ou rare.

Un jour de grande chaleur, le calife se reposait au palais lorsque son grand vizir Mansor vint le voir.

— Pourquoi as-tu l’air si pensif ? demanda Hassid.

— Un marchand ambulant s’est installé au pied des murailles du palais, répondit le vizir. Il possède tant de choses curieuses qu’on ne sait plus où regarder.

Le calife se redressa aussitôt.

— Fais-le venir !

Bientôt entra dans la salle un petit homme au teint hâlé, portant un énorme paquet. Il étala sur un tapis des bagues, des peignes, des coupes, de vieilles pièces et des boîtes sculptées.

Hassid allait déjà le congédier lorsqu’il aperçut un petit coffret.

— Et là-dedans, qu’y a-t-il ?

Le marchand en sortit une tabatière contenant une poudre sombre ainsi qu’un morceau de papier couvert de lettres inconnues.

— Je l’ignore, Seigneur. Je les ai achetés à un autre voyageur. C’est peut-être une recette, ou peut-être un vieux message.

Le calife acheta la tabatière et le papier.

— Il faut trouver quelqu’un capable de lire cette inscription.

Mansor se souvint d’un savant nommé Selim, qui connaissait de nombreuses langues. On le fit venir immédiatement au palais.

Selim observa longtemps les lettres.

— C’est du latin, Seigneur.

— Alors lis !

Le savant traduisit :

— « Celui qui prendra une pincée de cette poudre et prononcera le mot “Mutabor” pourra se transformer en l’animal de son choix et comprendre la langue des bêtes et des oiseaux. Pour redevenir humain, il devra s’incliner trois fois vers l’orient et répéter le même mot. Mais il existe une condition : sous sa forme animale, il ne devra pas rire. Celui qui rira oubliera le mot magique. »

Les yeux du calife s’illuminèrent.

— Mansor, nous devons absolument essayer !

Le lendemain matin, ils quittèrent la ville. Près d’un étang se promenaient deux cigognes aux longues pattes.

— En quoi allons-nous nous transformer ? demanda le calife.

— En cigognes, proposa Mansor. Ainsi, nous pourrons écouter leur conversation.

Le calife répéta encore une fois les règles :

— Une pincée de poudre, le mot « Mutabor ». Pour revenir : trois révérences vers l’orient et le même mot. Et surtout, ne pas rire.

Ils respirèrent chacun une pincée de poudre.

— Mutabor !

Au même instant, leurs bras devinrent des ailes, leurs jambes s’allongèrent et rougirent, et leur nez se transforma en un long bec.

Le calife-cicogne regarda avec étonnement le vizir-cicogne.

— Quelles jambes !

— Et avez-vous vu votre cou, Seigneur ?

Ils marchèrent dignement vers l’étang.

Non loin de là, deux véritables cigognes discutaient de grenouilles, de nids et de danses.

L’une d’elles se mit soudain à sautiller d’une patte sur l’autre d’une façon si drôle, en battant des ailes et en faisant des révérences, que Mansor se mit à trembler.

— Ne riez pas, Seigneur…

Mais il était trop tard.

Le calife pouffa. Mansor le regarda et ne put se retenir à son tour.

Ils rirent tellement qu’ils faillirent tomber dans les roseaux.

Puis ils se turent.

— Quel était le mot déjà ? demanda le calife.

— Muta… Mutar… Muba…

Ils s’inclinèrent trois fois vers l’orient.

Rien ne se passa.

Le mot magique avait disparu de leur mémoire.

Le calife et son vizir restèrent des cigognes.

Ils tentèrent d’abord de retourner au palais. Mais que pouvaient bien expliquer deux cigognes à des humains ? Lorsqu’ils survolèrent la ville, ils virent des drapeaux dans les rues et apprirent qu’un nouveau souverain nommé Mizra régnait désormais sur Bagdad.

— Mizra ! s’indigna Mansor. C’est le fils du sorcier Kashnur, votre vieil ennemi !

Tout devenait clair. Le marchand et sa poudre faisaient partie d’un piège.

Les deux oiseaux quittèrent la ville. Ils voyagèrent longtemps au-dessus des rivières et des déserts jusqu’à ce qu’ils aperçoivent, un soir, de vieilles ruines.

— Passons la nuit ici, décida le calife.

Dans une salle à moitié effondrée, ils entendirent quelqu’un pleurer doucement.

Une grande chouette était assise sur une pierre.

— Qui es-tu ? demanda le calife dans la langue des oiseaux.

La chouette fut stupéfaite.

— Vous me comprenez ?

— Malheureusement, oui. Nous sommes des hommes transformés en cigognes par un enchantement.

— Alors nous pouvons peut-être nous aider, répondit la chouette. Moi non plus, je ne suis pas née oiseau. Je suis la princesse Lusa, venue des Indes. Le sorcier Kashnur voulait forcer mon père à accepter pour moi un mariage que je refusais. Lorsque nous avons dit non, il m’a transformée en chouette et enfermée dans ces ruines.

Mansor bondit presque sur place.

— Le même Kashnur !

— Une fois par mois, il organise ici un banquet avec ses compagnons, poursuivit Lusa. Ils se vantent de leurs sortilèges. Si vous vous cachez tout près et écoutez attentivement, vous entendrez peut-être le mot que vous avez oublié.

— Quand aura lieu le prochain banquet ? demanda le calife.

— Cette nuit.

La chouette les conduisit à travers d’étroits corridors jusqu’à une fente dans le mur.

— Maintenant, silence, murmura-t-elle. Même si vous entendez quelque chose de drôle, ne riez pas.

Bientôt, plusieurs sorciers entrèrent dans la grande salle. Kashnur était parmi eux.

Ils mangèrent, discutèrent et se vantèrent de leurs mauvais tours.

— Moi, j’ai donné une excellente leçon au calife de Bagdad, déclara Kashnur. Je lui ai vendu une poudre qui l’a changé en cigogne. Et il a été assez imprudent pour rire et oublier le mot qui permet de revenir !

— Quel mot ? demanda l’un de ses compagnons.

Kashnur répondit :

— Mutabor.

Derrière le mur, le calife faillit crier de joie.

Mansor lui fit signe de la tête : « Souvenez-vous-en ! »

Lorsque les sorciers furent partis, les trois oiseaux sortirent des ruines.

— Lusa, dit le calife, tu nous as sauvés. Que pouvons-nous faire pour toi ?

— Mon enchantement obéit à une autre condition, répondit la chouette. Je redeviendrai humaine lorsque quelqu’un acceptera de m’accueillir telle que je suis sans savoir à quoi je ressemblerai après ma transformation.

Le calife ne réfléchit qu’un instant.

— Tu as été courageuse, bonne et tu nous as aidés sans rien exiger d’avance. Si toi-même tu le souhaites, je suis prêt à être ton ami et ton allié, quelle que soit ton apparence.

La chouette s’inclina profondément.

Alors le calife et Mansor se tournèrent vers l’orient.

Une fois.

Deux fois.

Trois révérences.

— Mutabor !

Leurs ailes redevinrent des bras, leurs becs disparurent et leurs longues pattes d’oiseaux reprirent forme humaine.

À côté d’eux, à la place de la chouette, se tenait une jeune princesse : Lusa.

— Ça a marché ! s’écria Mansor.

Cette fois, ils pouvaient rire autant qu’ils le voulaient.

Tous trois prirent la route de Bagdad. En chemin, le calife rencontra des gens qui lui étaient restés fidèles. Bientôt, des gardes se rassemblèrent près de la ville.

Mizra n’avait pas eu le temps d’affermir son pouvoir. Lorsque les habitants virent leur véritable calife vivant, la vérité éclata rapidement. L’usurpateur fut arrêté, et Kashnur fut retrouvé grâce aux preuves apportées par Hassid, Mansor et Lusa.

Le calife refusa de répondre à la magie par la magie.

— Ils seront jugés pour leur tromperie et pour avoir usurpé le pouvoir, déclara-t-il. Quant aux objets magiques dont ils se servaient pour nuire aux autres, ils seront détruits.

Kashnur et Mizra furent privés de toute autorité et escortés hors du pays.

La princesse Lusa resta quelque temps à Bagdad. Elle et le calife parlaient beaucoup, se disputaient parfois, riaient souvent et devinrent peu à peu très proches. Ce n’est que plus tard, lorsque tous deux le souhaitèrent, qu’ils décidèrent de se marier.

Hassid enferma la tabatière contenant le reste de la poudre magique dans le coffre le plus sûr du palais.

— Peut-être nous transformerons-nous encore un jour en cigognes ? plaisanta Mansor.

Le calife secoua la tête.

— Non. Je sais maintenant combien il est facile de perdre la tête lorsqu’on reçoit soudain un pouvoir extraordinaire.

— Mais cette fois, vous vous souvenez du mot.

— Je m’en souviens.

— Lequel ?

Hassid se redressa solennellement.

— Mutabor.

Ils éclatèrent tous deux de rire.

Et cette fois, rien de terrible ne se produisit.

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