Couverture : Le garçon sauvé par ses pensées

Canada

Le garçon sauvé par ses pensées

pensées, ingéniosité, danger, maîtrise de soi

Pays
Canada
Âge
6–10 ans
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Le garçon sauvé par ses pensées

Il était une fois une femme qui vivait au bord de la mer avec son petit garçon. Leur maison se trouvait là où, le matin, l’air sentait le sel et les algues, et où, le soir, les vagues faisaient rouler les galets sur le rivage avec un bruit sourd.

Bien des années auparavant, après une violente tempête, le père du garçon n’était pas revenu de la mer. Depuis lors, la mère et le fils étaient restés seuls et étaient devenus les meilleurs amis l’un de l’autre.

Le garçon était encore petit, mais il savait déjà faire beaucoup de choses. Il connaissait les endroits de la baie où pêcher, ceux où poussaient des racines comestibles, la manière de trouver des branches sèches après la pluie et de repérer les traces d’un animal dans la terre humide. Chaque matin, il partait chercher de la nourriture et, en revenant, il criait toujours depuis le sentier :

— Maman, je suis rentré !

Et sa mère souriait chaque fois, comme si ces mots étaient la plus belle chanson du monde.

Mais une année, un Grand Aigle apparut au-dessus du pays. Dans les vieux récits, on l’appelait le maître des vents puissants. Il était furieux et agité. Quand il survolait la mer, l’eau se soulevait en vagues. Quand il filait au-dessus de la forêt, les branches pliaient presque jusqu’à terre.

Pendant plusieurs jours, les gens ne sortirent presque pas de chez eux. Dans la cabane de la mère et du garçon, les provisions furent vite épuisées.

— Il faut aller chercher à manger, dit le garçon. Sinon, demain, nous n’aurons plus rien.

Sa mère s’inquiéta.

— Le vent souffle encore fort. Et le Grand Aigle est dans les parages.

Le garçon lui prit la main.

— Alors, pense à moi tout le temps. Et moi, je penserai à toi tout le temps. Qu’un petit fil invisible nous relie. Tant que nous le tiendrons, je ne me sentirai pas seul.

Sa mère le serra dans ses bras.

— C’est entendu.

Le garçon partit vers un ruisseau non loin de la mer. Le chemin était difficile, mais il atteignit l’endroit où il trouvait habituellement de la nourriture et eut bientôt de quoi rapporter chez lui.

Il était sur le chemin du retour lorsqu’une grande ombre passa soudain au-dessus du sol.

Le garçon leva la tête et aperçut l’Aigle.

Avant qu’il ait eu le temps de se cacher, de puissantes ailes battirent au-dessus de lui. L’Aigle le saisit avec son sac et l’emporta très haut.

Il avait si peur que son cœur battait jusque dans sa gorge. En bas, les arbres devenaient minuscules, puis les sentiers, puis même le rivage.

« Réfléchis, se dit le garçon. Ne panique pas. Maman pense à toi. Pense à elle, toi aussi. »

L’Aigle le déposa dans un immense nid sur une haute falaise au-dessus de la mer. De jeunes aiglons y piaillaient d’impatience.

— Reste tranquille, ordonna le Grand Aigle. De toute façon, tu ne peux aller nulle part.

Et il s’envola.

Le garçon s’approcha du bord du nid et recula aussitôt. Très, très loin en bas brillait une étroite bande de rivage. Il était impossible de descendre le long de la falaise.

Un jour passa. Puis un autre.

Le garçon cherchait des yeux le moindre sentier, comptait les fissures dans la pierre, observait les mouvements du vent et répétait sans cesse en pensée :

« Maman, je suis ici. Je pense à toi. »

Chez elle, sa mère ne cessait pas non plus de penser à son fils.

Un soir, une très vieille femme qui habitait près des collines vint la voir.

— Pourquoi ne dors-tu pas ? demanda-t-elle.

— Mon fils n’est pas revenu.

— Alors, garde-le dans tes pensées, dit la vieille femme. Quand on a peur, ce n’est pas la force des bras qui compte d’abord. Il faut avoir l’esprit clair. Pense à lui calmement. Pas au malheur. Au chemin du retour.

Cette nuit-là, le garçon rêva de sa mère.

Elle se tenait sur le rivage et disait :

— Ne lutte pas contre l’Aigle par la force. Regarde ce qu’il y a autour de toi. Ce qui paraît inutile peut te sauver.

Le garçon se réveilla avant l’aube.

Il examina soigneusement le nid. Entre les branches se trouvaient de longues baguettes sèches, des cordes d’herbe et beaucoup de grandes plumes que l’Aigle et les aiglons avaient perdues pendant la mue.

« Voilà ce qu’il me faut », pensa le garçon.

Il travailla toute la matinée. Il attacha plusieurs baguettes pour former une armature légère, y tressa de l’herbe solide et fixa par-dessus de larges plumes. Le résultat ressemblait à deux grandes ailes.

Mais il restait un problème : le Grand Aigle.

Quand celui-ci revint, le garçon ne se jeta pas sur lui. Il se cacha simplement derrière une saillie de la falaise et bloqua avec des branches l’étroit passage qui menait au nid. L’Aigle voulut se poser brusquement, heurta l’obstacle, battit bruyamment des ailes et s’écarta d’un bond.

Le garçon profita de cet instant, gagna le bord du nid et appuya ses ailes de plumes contre ses bras.

En bas, la mer grondait.

— Je pense à toi, maman, murmura-t-il.

Et il fit un pas en avant.

Au début, il eut l’impression de tomber comme une pierre. Mais le vent s’engouffra sous les larges plumes. L’armature trembla, se redressa, et le garçon se mit à descendre plus lentement : il ne volait pas, non, il planait vers le bas.

Il atterrit sur le sable mou, roula par-dessus son épaule, se releva d’un bond et éclata de rire, fou de joie.

Il lui restait un long chemin pour rentrer chez lui.

Il marcha jusqu’au soir. Quand les premières étoiles commencèrent à briller, il aperçut le toit familier.

— Maman ! Je suis rentré !

La porte s’ouvrit si vite qu’on aurait dit que sa mère était restée derrière pendant tout ce temps.

Elle serra son fils dans ses bras et le garda longtemps contre elle.

Le garçon se mit aussitôt à raconter :

— J’ai inventé les ailes tout seul ! Et j’ai trompé l’Aigle tout seul ! Et je n’ai pas eu peur du tout en sautant de la falaise… enfin, presque pas.

La vieille femme des collines, assise près du feu, sourit.

— Tu as vraiment fait preuve d’ingéniosité. Mais souviens-toi : les meilleures idées naissent rarement de la vantardise. Elles viennent quand on regarde avec attention, qu’on écoute et qu’on se rappelle pour qui il faut revenir.

Le garçon se tut.

Il se souvint du nid sombre, de la mer tout en bas et de la voix de sa mère dans son rêve.

Depuis lors, il ne se vanta plus de sa force. Quand on lui demandait comment il avait réussi à rentrer, il répondait :

— Je n’ai jamais cessé de réfléchir. Et je savais que, chez moi, quelqu’un ne cessait de penser à moi.

Et sa mère disait :

— Parfois, un petit fil invisible est plus solide que la plus grosse corde.

Ils continuèrent ainsi à vivre près de la mer. Et chaque fois que le garçon partait, ils se répétaient les mêmes mots :

— Je pense à toi.

Et cela suffisait pour se souvenir du chemin de la maison.