Couverture : Lapin et l’Homme de la Lune

Canada

Lapin et l’Homme de la Lune

lapin, Lune, nuit, ruse

Pays
Canada
Âge
5–9 ans
Version audio

Écouter le conte

Lapin et l’Homme de la Lune

Il y a très longtemps, au cœur d’une forêt canadienne en hiver, Lapin vivait avec sa vieille grand-mère. Leur maisonnette se trouvait loin des autres habitations. L’hiver, la neige arrivait presque au seuil, les arbres craquaient sous le gel et, la nuit, les étoiles brillaient au-dessus des clairières blanches.

Lapin connaissait bien la forêt et savait trouver de la nourriture même pendant la saison froide. Chaque jour, il parcourait ses sentiers et vérifiait les pièges simples qu’il posait loin de la maison. Il partageait ce qu’il rapportait avec sa grand-mère, et pendant quelque temps, ils ne manquèrent de rien.

Mais un matin, Lapin rentra les pattes vides.

— C’est étrange, dit-il à sa grand-mère. Il y a plein de traces près des pièges, mais les prises ont disparu.

Le lendemain, il se passa la même chose. Et le jour suivant aussi.

Chaque matin, Lapin se levait plus tôt. Il sortait alors que le ciel était encore noir et se hâtait dans la neige, mais quelqu’un le devançait à chaque fois.

— Un voleur vient la nuit, conclut enfin Lapin.

Après une nouvelle chute de neige, il remarqua une trace inhabituelle près d’un piège. Elle était longue, étroite et si légère qu’on aurait dit qu’un rayon avait glissé sur la neige.

Lapin se pencha pour mieux la voir.

— Ainsi, tu laisses des traces. Maintenant, je vais te suivre à la piste.

Il fabriqua un solide collet avec une corde et l’installa près du sentier. Il tira le long bout de la corde jusqu’à un groupe d’arbres derrière lesquels il pourrait se cacher.

Cette nuit-là, le ciel était clair. La Lune flottait au-dessus de la forêt et éclairait la neige d’une lumière bleutée. Lapin se mit à l’affût et attendit.

Les heures passaient.

Soudain, la forêt s’assombrit.

Lapin leva la tête. Il n’y avait pas de nuages, les étoiles brillaient, mais la Lune avait disparu.

— Où est-elle donc passée ? murmura Lapin.

C’est alors qu’il entendit des pas légers.

Une lueur blanche avançait entre les arbres. Elle devint de plus en plus vive, jusqu’à ce que Lapin ne puisse plus la regarder en face.

La lumière s’approcha du piège.

Frouch !

Lapin tira la corde, le collet se resserra et la silhouette lumineuse s’arrêta.

— Je te tiens ! s’écria Lapin.

Mais l’instant suivant, il eut peur. Le prisonnier brillait si fort que la neige autour de lui resplendissait comme en plein jour.

Lapin n’osa pas s’approcher. Il courut chez lui.

— Grand-mère ! J’ai attrapé le voleur de la nuit !

— Qui est-ce donc ?

— Je ne sais pas. Il brille ! Très fort !

Sa grand-mère secoua la tête.

— Puisque tu as pris quelqu’un dans un piège, il faut découvrir qui c’est et lui parler franchement. Retourne là-bas.

Lapin n’avait aucune envie d’y retourner. Mais sa grand-mère avait raison.

Il repartit dans la forêt.

De loin, on voyait toujours la lumière éblouissante. Lapin s’approcha un peu, mais ses yeux le piquèrent aussitôt. Il prit de l’eau froide dans le ruisseau et se lava le visage.

— Hé ! appela-t-il. Qui es-tu ?

Une voix furieuse lui répondit :

— Libère-moi d’abord !

— Non, dis-moi d’abord qui tu es et pourquoi tu viens à mes pièges chaque nuit.

La silhouette lumineuse se débattit. Lapin plissa les yeux. Il lui semblait qu’il y avait derrière la lumière blanche quelqu’un de très grand, avec de longues jambes.

Pour atténuer un peu l’éclat, Lapin lança quelques boules de neige mouillée vers la lumière. Elles fondirent aussitôt. Alors il prit un peu de terre sombre et humide sur la berge du ruisseau et la jeta devant lui. Quelques gouttes atteignirent la silhouette lumineuse, et de petites taches sombres apparurent dans la blancheur.

— Assez ! dit la voix. Je suis l’Homme de la Lune.

Lapin s’accroupit de surprise.

— L’Homme de la Lune ?

— Oui. C’est pour cela que la Lune n’est pas dans le ciel aujourd’hui. Tu m’as retenu ici, en bas.

Lapin se souvint que la forêt s’était soudain assombrie et comprit que le prisonnier disait la vérité.

— Mais pourquoi prenais-tu ce qu’il y avait dans mes pièges ? L’hiver est déjà assez difficile pour ma grand-mère et moi.

L’Homme de la Lune resta silencieux un moment.

— Je n’aurais pas dû le faire, reconnut-il. Je venais sur terre la nuit et prenais ce qui appartenait aux autres, en pensant que personne ne m’attraperait.

À l’est, une faible lueur grise commençait à paraître.

— Il faut que je retourne dans le ciel avant l’aube, dit l’Homme de la Lune. Laisse-moi partir.

Lapin hésitait encore.

— Et tu reviendras prendre notre nourriture ?

— Non. Je le promets sur ma lumière blanche : je ne volerai plus dans tes pièges et je ne descendrai plus ici prendre le bien d’autrui.

Lapin pensa qu’une promesse sincère valait mieux qu’une longue querelle.

— D’accord. Mais ne bouge pas brusquement pendant que je défais la corde.

Il s’approcha en plissant les yeux. L’Homme de la Lune dégageait de la chaleur autant que de la lumière, comme une grande lampe. Lapin sentit son museau brûler, ses épaules se réchauffer et ses lèvres trembler d’émotion.

La corde était bien serrée. Il n’arrivait pas à la dénouer avec ses pattes.

— Encore un peu, marmonnait Lapin.

Enfin, il rongea un nœud avec ses dents, tira le bout de la corde, et le collet se défit.

La lumière s’éleva aussitôt au-dessus de la neige.

— Merci, Lapin, dit l’Homme de la Lune. Je n’oublierai pas ma promesse.

Il fila vers le ciel si vite qu’un instant plus tard, il ne restait entre les cimes des arbres qu’un mince chemin lumineux.

Lapin leva la tête. À l’est, le ciel rosissait déjà et, très haut au-dessus de la forêt, la Lune reprenait sa place.

Lapin rentra chez lui.

— Alors ? demanda sa grand-mère. Qui était ton voleur ?

— Tu ne vas pas le croire. L’Homme de la Lune en personne.

Sa grand-mère le regarda attentivement.

— Pourquoi as-tu les yeux rouges ?

Lapin toucha ses paupières.

— À cause de sa lumière. Elle est si vive que je pouvais à peine regarder.

— Et le poil de tes épaules est devenu un peu doré.

Lapin se retourna autant qu’il put pour regarder.

— Sans doute à cause de la chaleur.

Sa grand-mère sourit.

— Au moins, tu as rendu la Lune au ciel et vous vous êtes entendus sans vous battre. C’est déjà beaucoup.

Depuis ce temps-là, raconte le vieux conte, l’Homme de la Lune ne descendit plus près des pièges de Lapin. Il resta dans le ciel et éclaira la forêt chaque nuit.

Quant aux taches sombres que l’on voit sur le disque de la Lune, les conteurs les expliquaient par cette terre humide qui avait autrefois atteint son visage lumineux.

Depuis lors, Lapin cligne souvent des yeux lorsque la lumière est trop vive. Sa lèvre tremble à peine, et l’on aperçoit parfois une chaude nuance jaunâtre près de ses épaules sur son pelage blanc d’hiver.

Et quand, en hiver, la pleine Lune flotte au-dessus de la forêt enneigée, on peut imaginer Lapin, tout en bas, levant les yeux pour vérifier :

— À ta place ? Bien. Alors, cette fois, chacun tient sa promesse.