Couverture : L’Empereur des Pois

Roumanie

L’Empereur des Pois

Pays
Roumanie
Âge
7–10 ans
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L’Empereur des Pois

Un jeune homme voyageait de lieu en lieu sans posséder presque rien. Il dormait tantôt sous un toit, tantôt à la belle étoile, acceptait les travaux qu’il trouvait, mais n’avait jamais réussi à faire fortune. Un jour, en rentrant chez lui après un long voyage, il aperçut trois petits pois sur la route. Il les ramassa, les posa dans sa paume et se mit à réfléchir. — Si je plante ces trois pois, l’an prochain j’en aurai cent. Si je plante les cent, j’en aurai mille. Et si je continue chaque année, un jour je posséderai des champs entiers de pois ! Il sourit à cette idée. Puis une nouvelle pensée lui vint. — Mais il faudra attendre très longtemps. Et si je commençais tout de suite en grand ? Il se rendit donc au palais royal. Devant le roi, il s’inclina. — Majesté, j’ai besoin de tonneaux. Beaucoup de tonneaux. Bientôt, j’aurai tant de pois que je ne saurai plus où les ranger. Le roi fut surpris. — Possèdes-tu donc de si vastes terres ? Le jeune homme aurait dû répondre honnêtement : « Pour l’instant, je ne possède que trois pois. » Mais il se laissa emporter. Il raconta les pays lointains qu’il avait visités, les villes, les routes et les mers. Puis, sans même s’en rendre compte, il commença à se vanter de domaines, de troupeaux et de palais qu’il n’avait jamais possédés. Le roi l’écoutait avec un étonnement croissant. — Tu as manifestement beaucoup voyagé, dit-il. Et tu sais parler. Reste quelque temps à la cour comme mon invité. Le roi avait une fille intelligente et attentive. Elle parla plusieurs fois avec le voyageur et remarqua qu’il était drôle, vif d’esprit et nullement méchant, même si sa langue courait souvent plus vite que sa pensée. Ils se plurent. Bientôt, on commença à parler de mariage au palais. Le jeune vantard aurait dû être heureux. Mais plus le mariage approchait, plus son cœur devenait lourd. « Que se passera-t-il quand tout le monde découvrira que je n’ai ni palais, ni troupeaux, ni même un sac de pois ? » Après le mariage, une semaine passa. Puis une deuxième. Puis une troisième. À la cour, on demandait de plus en plus souvent : — Quand verrons-nous tes domaines ? Le jeune homme, que l’on appelait maintenant en plaisantant l’Empereur des Pois, rougissait et changeait de sujet. Un matin, il n’en put plus et quitta le palais. Il avançait dans les champs, la tête basse, lorsqu’un homme au visage coloré apparut devant lui. — Pourquoi as-tu l’air aussi sombre ? demanda l’inconnu. On dirait que tous tes navires ont coulé en même temps. L’Empereur des Pois soupira et, pour la première fois, raconta toute la vérité sans rien embellir : les trois pois, les mensonges, la peur d’être humilié. L’inconnu l’écouta. — Nous sommes neuf frères, dit-il, et chacun connaît une énigme. Si tu réponds aux neuf, nous te donnerons nos terres, nos troupeaux et notre palais. Si tu échoues, tu devras travailler honnêtement pour nous jusqu’à ce que ta dette soit payée. Le jeune homme prit peur, mais ne voyait pas d’autre solution. — D’accord. L’homme lui montra de vastes prairies, des troupeaux de moutons, des chevaux et un magnifique palais près d’un bois. — Reviens demain. Les énigmes commenceront pendant la nuit. Sur le chemin du retour, l’Empereur des Pois rencontra un vieillard qui marchait avec difficulté en s’appuyant sur un bâton. — Grand-père, puis-je vous aider ? Il lui donna de l’eau, partagea son pain et lui proposa de se reposer. — Je n’ai pas besoin d’argent, répondit le vieil homme. Mais si tu le permets, je viendrai avec toi et je t’aiderai dans la maison. Le jeune homme accepta. Il ignorait encore que cette simple rencontre compterait davantage que toutes ses vantardises. Le lendemain, le roi et la reine décidèrent de rendre visite au jeune couple dans ses fameux « domaines ». Assis dans la voiture, l’Empereur des Pois était pâle comme un drap. Pourtant, tout au long du chemin, les choses correspondaient exactement à ce que l’inconnu avait promis. Des troupeaux paissaient dans les prés. Des travailleurs s’activaient dans les champs. Lorsque le roi demandait : — À qui appartiennent ces terres ? On lui répondait : — À l’Empereur des Pois. Ils arrivèrent enfin au grand palais. De la musique résonnait, des lampes brillaient dans les salles et les tables étaient couvertes de plats. Le roi fut satisfait. — Maintenant, je vois que ma fille vit dans de bonnes conditions. Au soir, il rentra chez lui. Mais l’Empereur des Pois n’avait pas le cœur à se réjouir. Les neuf énigmes l’attendaient. Lorsque la nuit tomba, le vieux serviteur lui dit : — Couche-toi et ne réponds pas, même si quelqu’un t’appelle. Je resterai près de toi. — Tu sais ce qu’il faut faire ? — Un peu plus que tu ne le crois. À minuit, un grondement retentit derrière les fenêtres, comme un tonnerre très lointain. — Empereur des Pois ! appela une voix. Le vieil homme répondit : — J’écoute. — Ce n’est pas toi que nous appelons ! — Mon maître dort après un long voyage. Posez-moi vos questions. Après un silence, la voix demanda : — Qu’est-ce qui existe en un seul exemplaire ? — Une lune éclaire le ciel nocturne. Le grondement s’éloigna un peu. Une deuxième voix demanda : — Et qu’est-ce qui va par deux ? — Deux yeux regardent le monde. — Et par trois ? Le vieillard réfléchit. — Trois bons conseils valent mieux qu’une promesse faite sans réfléchir. Quelqu’un grogna derrière le mur, mais ne protesta pas. — Quatre ? — Quatre roues portent une charrette sur la route. — Cinq ? — Cinq doigts tiennent fermement ce qu’il faut protéger. — Six ? — Six trous peuvent faire chanter une flûte lorsqu’ils travaillent ensemble. — Sept ? — Sept jours forment une semaine, et chacun mérite d’être vécu avec conscience. — Huit ? — Huit bœufs puissants peuvent tirer une grande charrue. Il ne restait plus qu’une voix. La plus forte. — Et neuf ? Le vieux répondit : — Neuf énigmes peuvent effrayer un homme. Mais aucune énigme n’est plus forte qu’un esprit clair et un cœur généreux. Le tonnerre gronda une dernière fois. Puis le silence revint. L’Empereur des Pois, allongé dans son lit, n’osait presque pas bouger. Le vieux serviteur dit tranquillement : — Dors maintenant. Le plus difficile est passé. À l’aube, le jeune homme se réveilla. Le vieillard avait disparu. Il courut dehors et vit neuf colonnes de pierre autour du palais, là où il n’y en avait aucune la veille. Un léger brouillard du matin se dissipait autour d’elles. Puis une voix, douce comme le vent, murmura : — Tu as aidé un vieil homme sans savoir si tu recevrais quelque chose en retour. Une bonté donnée sans calcul est revenue jusqu’à toi. Souviens-t’en. L’Empereur des Pois resta longtemps silencieux. Il comprit enfin que ce n’était ni son éloquence ni ses grands discours qui l’avaient sauvé, mais un morceau de pain, un peu d’eau et la compassion offerte à un inconnu. Il retourna auprès de sa femme et lui raconta toute la vérité. Il ne cacha ni les trois pois ni les richesses inventées. Elle l’écouta. — Je soupçonnais depuis longtemps que tes palais étaient un peu plus grands dans tes histoires que dans la réalité. Mais je suis contente que tu l’aies compris toi-même. — Tu es fâchée ? — Contre le mensonge, oui. Contre toi, non, si tu cesses de te cacher derrière lui. À partir de ce jour, l’Empereur des Pois devint réellement un bon maître de maison. Il ne compta plus sur une richesse tombée du ciel. Il sema les champs, prit soin des gens et apprit à compter non les trésors imaginaires, mais les vraies récoltes. Quant aux trois pois à l’origine de toute l’histoire, il les fit planter près du palais. Chaque printemps, de fines tiges vertes s’y dressaient et de petites fleurs blanches apparaissaient. En les regardant, il se rappelait une chose simple : les grandes choses peuvent commencer par presque rien. Mais pour les construire, il faut du travail, de l’honnêteté et un cœur généreux, pas des vantardises.

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