

Laos
L’homme aveugle
- Pays
- Laos
- Âge
- 7–10 ans

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L’homme aveugle
Dans un petit village vivait un jeune homme aveugle de naissance. Il reconnaissait parfaitement les voix de ses voisins, trouvait son chemin grâce aux sons des pas et au bruissement des arbres, et travaillait habilement de ses mains. Mais il avait une faiblesse : il détestait admettre qu’il avait parfois besoin d’aide. Non loin de là vivait un homme aisé avec sa fille. Lorsque vint le moment de penser à l’avenir de celle-ci, son père lui dit : — Je veux que la personne qui vivra auprès de toi soit travailleuse et honnête. Les mains de quelqu’un qui travaille beaucoup sont souvent rugueuses. Regarde les actes plutôt que les belles paroles. Le jeune homme entendit parler de ce conseil et décida qu’il voulait absolument plaire à la jeune femme. Mais au lieu de parler simplement de lui, il choisit de ruser. Il frotta ses paumes avec des enveloppes de riz pour les rendre encore plus rugueuses et vint demander sa main. La jeune femme toucha ses mains et pensa : « Il doit vraiment beaucoup travailler. » Ils se marièrent. Au début, tout se passa bien. Le mari se repérait aisément dans la maison. Il savait où chaque objet était posé, et sa femme ne comprenait pas à quel point il cachait sa cécité. Un jour, elle posa plusieurs bols de plats différents sur la table. Il n’en trouva qu’un et mangea tout le repas dans celui-là. — Pourquoi ne goûtes-tu pas aux autres ? demanda-t-elle. Il inventa aussitôt une réponse. — Lorsqu’un plat est bon, pourquoi courir d’un bol à l’autre ? Il le dit avec tant de sérieux qu’elle sourit seulement. Une autre fois, son beau-père lui demanda d’aider à labourer un champ. Il fallait tracer des sillons bien droits. Le jeune homme refusa d’avouer qu’il avait besoin d’une personne à côté de lui pour indiquer la direction. Il commença seul. Au début, il alla droit. Puis dévia légèrement. Puis encore un peu. Bientôt, les sillons se mirent à tourner comme un immense serpent qui aurait dansé dans le champ. — Quel genre de labour est-ce là ? demanda le beau-père. — Une méthode spéciale, répondit-il sans perdre contenance. Ainsi, après la pluie, l’eau restera plus longtemps dans le champ. Le beau-père se gratta la tête mais ne discuta pas. Les aventures continuèrent. Un jour, l’homme portait un panier de riz, trébucha près d’un grand tas de grain et tomba dedans jusqu’à la taille. — Tu ne t’es pas fait mal ? accoururent les gens. — Non, non. Je vérifiais simplement s’il y avait assez de riz ici. Une autre fois, un incendie se déclara dans une cour voisine. Tout le monde courut aider. Ne sachant pas exactement où il se trouvait, il faillit entrer directement dans la fumée. On l’arrêta à temps. — Je voulais seulement savoir dans quelle direction soufflait le vent, expliqua-t-il encore. Plus il cachait la vérité, plus tout devenait compliqué. Chaque invention en exigeait une nouvelle. Finalement, le beau-père commença à comprendre que les étranges habitudes de son gendre cachaient autre chose. Un matin, il attacha une clochette au cou d’un buffle. — Aide-moi à ramener l’animal de la cour. Le jeune homme suivit le son avec assurance. Mais le beau-père déplaçait discrètement la clochette d’un endroit à l’autre. Son gendre tournait à droite, puis à gauche. Enfin, il comprit qu’on le mettait à l’épreuve. Il s’arrêta. — Cela suffit, dit le beau-père. Je ne suis pas fâché parce que tu ne vois pas. Je suis fâché parce que tu as eu peur de dire la vérité dès le début. Le jeune homme baissa la tête. — Je pensais qu’on me trouverait faible. — Demander de l’aide lorsqu’elle est nécessaire n’est pas une faiblesse. Faire semblant de n’en avoir jamais besoin peut devenir dangereux pour toi et pour les autres. Le gendre eut tellement honte qu’il décida de quitter quelque temps la maison pour réfléchir. Il marcha le long de la route en tapant devant lui avec son bâton jusqu’à ce qu’il entende une respiration lourde. — Qui est là ? — Un voyageur, répondit une voix. Je vois très bien la route, mais mes jambes me portent à peine. L’homme réfléchit. — Alors nous pouvons peut-être nous aider. Tu seras mes yeux et je serai tes jambes. Il plaça le voyageur sur son dos et ils partirent ensemble. — Il y a une racine devant nous, un peu à gauche, disait son compagnon. — Tiens-toi bien, ça monte, répondait l’autre. Une route difficile pour chacun séparément devint beaucoup plus facile à deux. Le soir, ils rencontrèrent un vieux sage voyageur. Il écouta leur histoire et sourit. — Vous avez déjà découvert quelque chose d’important : personne n’est obligé de tout savoir faire seul. Deux personnes différentes peuvent parfois accomplir ensemble ce qui serait impossible séparément. Avant de partir, il ajouta mystérieusement : — Si quelque chose d’étrange vous arrive, ne vous accrochez pas à la peur. Restez ensemble. Dans les contes, l’aide prend parfois une forme inattendue. Le lendemain, les deux amis entrèrent dans une forêt dense. Ils entendirent des oisillons piailler dans un grand arbre. — Il y a un nid, dit l’homme assis sur les épaules de son compagnon. Et un grand serpent monte vers lui. — Il faut l’éloigner. Ils s’approchèrent prudemment. L’homme aveugle tendit une longue branche et frappa le sol. Le serpent siffla puis se détourna vers l’herbe. Avant de disparaître, il effleura la branche. Une chaleur lumineuse parcourut le bois, pareille à un rayon de soleil dans l’eau. La lumière glissa sur les mains de l’homme, monta jusqu’à son visage et devint un instant si vive qu’il ferma les yeux. Lorsqu’il les rouvrit, quelque chose de totalement nouveau se trouvait devant lui. Des feuilles vertes. Un tronc brun. Le ciel bleu entre les branches. Il resta immobile. — Je… vois, murmura-t-il. Son compagnon n’y crut d’abord pas. Mais la lumière magique tremblait encore sur la branche. Elle toucha aussi ses jambes. Soudain, il sentit revenir une force qu’il n’avait plus depuis longtemps. Il posa prudemment un pied au sol. Puis un deuxième. Puis un troisième. Les deux amis éclatèrent de rire au milieu de la forêt. — Voilà une vraie histoire magique. — Le sage nous avait prévenus. Ils retournèrent ensemble au village. La femme aperçut son mari sur la route et courut vers lui. — Tu es revenu ! — Oui. Et cette fois, je veux commencer par la vérité. Il lui raconta tout : sa peur d’avouer sa cécité, ses excuses inventées, la rencontre avec son compagnon, leur entraide et le miracle dans la forêt. Le beau-père écouta en silence puis hocha la tête. — Maintenant tu as compris ce que j’attendais depuis le début. L’honnêteté compte davantage que l’apparence de la force. — Oui. Et j’ai compris autre chose : une personne peut faire beaucoup de choses à sa manière. Cela ne signifie pas qu’elle doit cacher les moments où elle a besoin de soutien. Son compagnon resta quelques jours au village, puis reprit la route. Ils se quittèrent en bons amis. Et l’homme ne se sentit plus jamais obligé de cacher ce qu’il savait faire ou non. Même après le miracle, il n’oublia pas la leçon la plus importante de son voyage. La vraie force ne consiste pas à faire semblant de ne jamais se tromper. Elle consiste à se connaître, à faire confiance aux autres et à ne pas avoir peur de dire la vérité.
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