Couverture : La bouche empoisonnée

Laos

La bouche empoisonnée

Pays
Laos
Âge
9–12 ans
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La bouche empoisonnée

Dans un petit village près des collines vertes vivait une famille pauvre : un père, une mère et leur petite fille. L’enfant était vive, attentive et possédait une étrange particularité que personne ne remarqua tout de suite. Elle répétait avec une précision étonnante les paroles des adultes. Rien de très extraordinaire, pourrait-on penser. Les enfants répètent souvent ce qu’ils entendent. Mais les mots de cette fillette devenaient parfois réalité. Un jour de grande chaleur, sa mère était épuisée par le travail. Une vache entra dans le potager, une deuxième renversa un panier, une troisième refusait d’aller dans l’enclos. — Si seulement vous pouviez toutes rester immobiles une minute ! s’écria la mère. Assise tout près, la petite répéta gaiement : — Que tout le monde reste immobile ! Aussitôt, les vaches s’arrêtèrent. L’une resta figée près de la porte, une autre au milieu de la cour, la troisième avec un brin d’herbe entre les dents. Elles ne souffraient pas. Elles ne tombaient pas. Elles étaient simplement immobiles comme des jouets de bois. La mère prit peur. — Qu’est-ce que c’est que cela ? La fillette fut effrayée elle aussi. Elle n’avait voulu faire de mal à personne. Quelques minutes plus tard, le sort se dissipa et les vaches recommencèrent à bouger comme si rien ne s’était passé. La mère poussa un soupir de soulagement, mais ne réfléchit pas vraiment à ses propres paroles. Un autre jour, elle regarda les jarres vides et murmura : — Si seulement les abeilles pouvaient nous apporter assez de miel pour remplir toute la maison. La petite rit. — Que toute la maison soit pleine de miel ! Un bourdonnement arriva derrière le jardin. D’abord quelques abeilles. Puis des dizaines. Puis des centaines. Elles tournaient autour du toit, se posaient sur les fleurs, repartaient, et des gouttes de miel doré commencèrent à apparaître sur la table, les étagères et jusque près de la porte. Bientôt, il y en eut tellement que la mère ne savait plus où poser les pots. — Assez ! Assez ! cria-t-elle. La fillette répéta : — Assez ! Tout s’arrêta. Cette fois, la mère réfléchit vraiment. — Tes paroles ont un pouvoir, ma fille. Il faudra être prudente. Pourtant, elle-même continuait souvent à parler sans réfléchir. Bientôt, la rumeur de l’enfant extraordinaire parvint au souverain de la région. Il était déjà âgé et aimait les récits sages. — Si cette enfant possède réellement un tel don, dit-il à ses assistants, dites à ses parents de la protéger, de lui enseigner de bonnes paroles et de ne laisser personne utiliser son pouvoir par avidité ou vengeance. Quand elle sera plus grande, je l’inviterai à étudier avec mes scribes et mes conseillers. Il envoya deux serviteurs au village. Lorsqu’ils arrivèrent, la mère était de mauvaise humeur. Elle venait de renverser du riz et ne voulait parler à personne. — Ils vont et viennent sans cesse ! grogna-t-elle. Pourquoi restez-vous devant ma porte comme deux chiens de garde ? La fillette entendit cela et répéta innocemment : — Deux chiens ! Pouf ! À la place des messagers apparurent deux chiens très surpris. L’un regarda l’autre. L’autre regarda le premier. Puis tous deux aboyèrent d’un air si scandalisé que la mère faillit lâcher sa cruche. — Redevenez comme avant ! Tout de suite ! La petite répéta : — Comme avant ! Et les messagers revinrent à leur forme humaine. Ils étaient sains et saufs, seulement très contrariés. — Dites au souverain, déclara l’un en remettant ses vêtements en ordre, que l’enfant possède réellement un don extraordinaire. Et que, dans cette maison, tout le monde ferait bien de choisir ses mots avec davantage de soin. Quelques jours plus tard, d’autres envoyés arrivèrent, et une nouvelle remarque imprudente provoqua encore un bref malentendu magique. Alors un vieux voyageur se rendit au village. Il n’avait ni vêtements précieux, ni gardes, ni titre impressionnant. Seulement un bâton, un sac de voyage et une voix très calme. Il s’assit avec la fillette sous un arbre. — Dis-moi, petite, à quoi sert la langue ? — À parler. — Et encore ? Elle réfléchit. — À chanter. À appeler quelqu’un. À raconter des histoires. — Très bien. Peut-on blesser avec les mots ? Elle se souvint des vaches effrayées et des messagers changés en chiens. — Oui, répondit-elle doucement. — Et peut-on aider ? — Je crois que oui. Le vieil homme sourit. — Voilà ce qui est important. Les mots ne servent pas seulement à faire sortir tout ce qui passe par la tête. Ils peuvent apaiser, soutenir, demander pardon, prévenir d’un danger, enseigner et remercier. Si tes paroles ont un pouvoir particulier, alors ta responsabilité est particulière elle aussi. — Mais souvent, je ne fais que répéter les adultes. Le voyageur regarda la mère qui se tenait non loin et avait tout entendu. — C’est justement pourquoi les adultes doivent se souvenir que les enfants n’apprennent pas à parler uniquement dans les livres. Ils nous écoutent. La mère rougit. — C’est vrai. J’ai souvent parlé sous le coup de la colère, et ma fille ne faisait que répéter. À partir de ce jour, elles apprirent ensemble. Quand la mère avait envie de dire : « Que cette pluie disparaisse ! », elle s’arrêtait et disait plutôt : — J’aimerais qu’il fasse beau demain. Lorsque la fillette se fâchait, au lieu de crier : « Que tout disparaisse ! », elle disait : — Je suis très contrariée. Donnez-moi une minute. Quand un enfant voisin tomba et se blessa au genou, elle ne rit pas. Elle dit : — J’espère que tu te sentiras mieux. Cette fois, aucun miracle éclatant ne se produisit. Mais l’enfant en pleurs se calma vraiment. Plus tard, le vieux voyageur conduisit la fillette auprès du souverain. Non comme une curiosité. Non comme un outil magique. Comme une élève. Elle y apprit à lire, à écouter les gens et à choisir des mots qui expliquent sans humilier. On lui montra comment régler un conflit sans crier, dire la vérité sans cruauté et ne pas faire de promesses impossibles à tenir. Les années passèrent. Le surnom de son enfance, « Bouche empoisonnée », resta longtemps dans les mémoires. Mais peu à peu, on le prononça avec un sourire. Tout le monde savait que la fillette avait appris à transformer le pouvoir de ses paroles en quelque chose de bon. Un jour, le souverain lui demanda : — Quel est le plus grand miracle que tu sais accomplir maintenant ? Elle sourit. — Retenir un mot avant qu’il ne sorte de ma bouche lorsque je sais que je le regretterai. Le souverain rit. — Voilà en effet un don rare. Depuis lors, on répétait souvent dans la région : — Avant de laisser un mot partir dans le monde, demande-toi ce qu’il y fera. Car une parole peut être l’étincelle qui allume une querelle. Ou une petite lanterne qui aide quelqu’un à retrouver son chemin.

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