Couverture : La Dame-Pigeon et son peigne

France

La Dame-Pigeon et son peigne

Pays
France
Âge
6–9 ans
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La Dame-Pigeon et son peigne

Entre les collines vertes et les forêts du Pays basque vivaient une veuve pauvre et son fils. Ils avaient une petite maison, quelques objets simples et très peu d’argent. Le garçon voyait sa mère compter chaque pièce. Un matin, il lui dit : — Maman, je vais chercher du travail. Je ne veux pas que nous passions notre vie à nous inquiéter du lendemain. Sa mère aurait préféré le garder près d’elle, mais elle savait qu’il était devenu assez grand pour choisir sa route. Elle lui donna du pain, l’embrassa et lui demanda de ne pas oublier le chemin de la maison. Le garçon marcha longtemps. Le sentier traversait des villages, des prairies puis une forêt épaisse. Le soir, il aperçut parmi les arbres un grand château ancien. La porte fut ouverte par un sombre géant à l’œil unique, un Tartaro des vieilles légendes basques. — Que veux-tu, petite personne ? gronda-t-il. — Du travail. Ma mère et moi sommes pauvres et je veux gagner de quoi vivre. Le géant l’observa longtemps. — Puisque tu me dis la vérité, je ne te ferai pas de mal. Je vais même t’indiquer quelque chose. Dans mon jardin se trouve un bassin. Demain, trois jeunes filles vêtues comme des colombes viendront s’y baigner. Elles poseront leurs habits enchantés près d’une pierre. Souviens-toi de celle du milieu. Elle peut devenir ta meilleure alliée si elle te promet son aide. Le lendemain, trois colombes blanches descendirent près de l’eau. En touchant le sol, elles devinrent trois jeunes femmes et cachèrent leurs habits de colombe sous une grande pierre. Le garçon prit avec précaution les vêtements de celle du milieu. Lorsque les deux autres eurent repris leur forme d’oiseau et se furent envolées, la troisième resta sur la rive. — Rends-moi mes habits, je t’en prie. — Je te les rendrai si tu me promets de m’aider lorsque j’aurai vraiment besoin de toi. La jeune fille réfléchit. — Je le promets. Demain, viens chez mon père. Il t’engagera. Ne te laisse pas effrayer par ses tâches. Je ne t’abandonnerai pas. Le garçon lui rendit sa tenue. Elle sourit, devint une colombe blanche et disparut dans les arbres. Le lendemain matin, il trouva une autre maison au fond de la forêt. Le maître des lieux était sévère et méfiant. — Ici, il y a beaucoup de travail. Avant midi, tu débarrasseras une grande parcelle de ses chênes, prépareras la terre, sèmeras du blé, récolteras le grain et m’apporteras une galette faite avec cette nouvelle récolte. Le garçon resta bouche bée. — Avant midi ? — Avant midi. Il alla s’asseoir dans la forêt. Même dix hommes n’auraient pas terminé une telle tâche en une journée. La Dame-Pigeon apparut bientôt. — Pourquoi es-tu triste ? Je t’avais donné ma parole. Elle sortit un petit peigne. — Ferme les yeux et ne triche pas. Le peigne s’envola comme un oiseau d’argent. Les branches frémirent. Les chênes libérèrent eux-mêmes l’espace, les troncs se rangèrent en tas, la terre devint souple et régulière. Le peigne passa une deuxième fois : de jeunes pousses vertes couvrirent le champ. Une troisième fois : le blé mûrit, le grain fut moulu et une galette parfumée apparut sur une pierre chaude. — Cours. Midi approche. Le maître n’en crut pas ses yeux. Le jour suivant, il donna une nouvelle épreuve. — Ma bague est tombée dans une rivière lointaine. Ramène-la avant midi. Le garçon atteignit la rivière et ne savait pas par où commencer. L’eau était profonde et rapide. La Dame-Pigeon revint. — Ne crains rien. La vieille magie connaît un chemin jusqu’à l’anneau, mais nous le ferons sans danger. Elle toucha l’eau avec son peigne. Son corps se dispersa en milliers de gouttes argentées qui tourbillonnèrent dans le courant. Un instant plus tard, l’eau brilla et la jeune fille se reformait sur la rive, saine et sauve, l’anneau dans la main. — Le voici. Dépêche-toi. Le garçon rapporta la bague à temps. Le maître lui ordonna ensuite de calmer un cheval fougueux et trois jeunes juments. La Dame-Pigeon le prévint : — Là encore, il s’agit d’une épreuve magique. Ne fais pas mal aux animaux. Montre que tu n’as pas peur. Parle calmement et fermement. Le garçon suivit son conseil. Le cheval souffla, frappa le sol du sabot, mais le jeune homme ne recula pas. Il tendit doucement la main. Bientôt, l’animal accepta la selle. Les trois juments se calmèrent elles aussi. Le maître comprit qu’un simple serviteur ne pouvait pas accomplir tant d’impossibles sans aide. Mais, au lieu de se mettre en colère, il déclara : — Tu as prouvé ton courage et ton intelligence. Choisis l’une de mes trois filles pour femme, mais tu garderas les yeux fermés. La Dame-Pigeon avait averti le garçon : — Je toucherai deux fois ta paume. Tu me reconnaîtras ainsi. Au moment du choix, il sentit une première main, puis une deuxième, puis deux petits contacts rapides. — C’est elle, dit-il. Ils se marièrent. Quelques jours plus tard, la Dame-Pigeon dit : — Nous devons partir. Mon père soupçonne que je t’ai aidé. Bientôt, sa colère sera plus forte que sa raison. Ils quittèrent la maison pendant la nuit. Lorsque le père découvrit leur départ, il se lança à leur poursuite. — Regarde derrière nous, demanda la jeune femme. Le vois-tu ? — Oui. Il est déjà proche. La Dame-Pigeon jeta son peigne derrière elle. — Peigne, ouvre une route claire devant nous et fais pousser derrière nous une haie épaisse. Aussitôt, le chemin devint lisse devant le couple, tandis que des buissons enchevêtrés surgirent derrière eux. Le poursuivant réussit néanmoins à passer. La Dame-Pigeon lança un deuxième peigne. Un brouillard dense tomba entre eux. La pluie se mit à battre et le vent siffla. Mais le père continua. Alors elle lança son dernier peigne. Une large rivière tumultueuse apparut. Le magicien dut s’arrêter sur l’autre rive. — Maintenant, nous sommes libres, dit la Dame-Pigeon. Peu après, ils atteignirent la frontière du pays natal du jeune homme. La jeune femme s’arrêta. — Selon les règles de l’ancien enchantement, je ne peux pas franchir cette limite avant qu’un prêtre ne vienne me baptiser. Et encore une chose : pendant que tu iras le chercher, ne laisse personne t’embrasser. Sinon, les sortilèges effaceront de ta mémoire tout ce qui nous concerne. — Je m’en souviendrai. Il partit vers son village. Près de la première maison, une vieille tante le reconnut. Heureuse de le revoir, elle arriva derrière lui et l’embrassa deux fois avant qu’il puisse réagir. Aussitôt, sa mémoire se couvrit de brouillard. Il se souvenait de sa mère, de sa maison et de son enfance. Mais il oublia complètement la Dame-Pigeon qui l’attendait à la frontière. Les jours passèrent. La jeune femme comprit ce qui s’était produit. Elle ne resta pas à pleurer. Avec une petite baguette, elle toucha le sol et fit apparaître près de la route une belle auberge entourée d’un jardin. Tous les voyageurs y recevaient un dîner. Un jour, trois chasseurs s’y arrêtèrent. Parmi eux se trouvait son mari. Elle le reconnut immédiatement. Lui la regardait comme une inconnue. Les trois hommes restèrent pour la nuit. Au premier, la Dame-Pigeon donna un peigne enchanté. — Tu dois enlever toute la poussière de la route de tes cheveux avant de dormir. Il se peigna jusqu’au matin, mais la poussière semblait ne jamais finir. Au deuxième, elle donna une grande bassine. — Lave tes pieds. Dès qu’il en lavait un, l’autre redevenait sale. Une autre nuit passa. Enfin, ce fut le tour de son mari. Au moment d’éteindre les lumières, la Dame-Pigeon dit : — Éteins la lampe, s’il te plaît. Il l’éteignit. Elle se ralluma. Il recommença. Elle se ralluma encore. Cela continua jusqu’à ce que le ciel commence à pâlir. Alors la jeune femme demanda doucement : — Ne te souviens-tu vraiment de rien ? La forêt. Les trois colombes. Le peigne. Le champ de blé. La bague dans la rivière. La route sous la pluie et le brouillard… Chaque mot semblait ouvrir une porte dans sa mémoire. — C’est toi ! s’écria-t-il. Je me souviens ! J’étais parti chercher le prêtre et je ne suis jamais revenu. Ma tante m’a embrassé par surprise et l’enchantement a tout effacé. Pardonne-moi. La Dame-Pigeon sourit. — Le plus important est que tu te souviennes maintenant. Cette fois, il tint sa promesse. Il revint avec un prêtre et, après le baptême, ils franchirent ensemble la frontière. Lorsqu’ils arrivèrent chez la mère du jeune homme, la Dame-Pigeon toucha le sol avec sa baguette. Une maison claire apparut sur une colline et un jardin fleurit devant elle. Il y avait de la place pour la vieille mère, pour les invités et pour les colombes blanches qui venaient chaque matin aux fenêtres. La Dame-Pigeon conserva son peigne enchanté dans un petit coffre. Elle l’utilisait rarement. Elle savait que le plus grand miracle s’était déjà produit sans magie : deux personnes avaient appris à tenir parole, à s’aider et à retrouver le chemin l’une vers l’autre même lorsque la mémoire avait perdu la piste.

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