

Danemark
La famille heureuse
- Pays
- Danemark
- Âge
- 4–8 ans

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La famille heureuse
Dans un vieux jardin, près d’une grande maison, poussait une véritable forêt de feuilles de bardane.
Les feuilles étaient si larges qu’un moineau pouvait s’abriter de la pluie sous l’une, une grenouille sous une autre et peut-être même toute une famille de souris sous une troisième.
Lorsqu’une averse commençait, les gouttes tambourinaient sur les grandes feuilles vertes :
Tac-tac ! Dring-dring ! Tac-tac !
On aurait dit des centaines de petits tambours.
Au cœur de cette forêt vivaient deux vieux escargots blancs. Ils ne se souvenaient plus exactement de leur âge, mais ils étaient certains d’une chose : leur famille était extrêmement distinguée.
— Toutes ces bardanes ont été plantées spécialement pour nous, disait souvent Maman Escargot.
— Certainement, approuvait Papa Escargot. Sinon, pourquoi y en aurait-il autant ?
Ils n’avaient jamais voyagé au-delà de leur forêt verte.
Mais les générations précédentes leur avaient transmis une légende à propos d’une grande demeure située quelque part au-delà du jardin.
On racontait qu’autrefois les escargots les plus importants étaient transportés jusque-là sur des plateaux d’argent.
Ce qui leur arrivait ensuite, personne ne le savait vraiment.
Certains affirmaient qu’une musique magnifique les attendait.
D’autres disaient que des centaines de bougies brillaient dans la grande maison.
D’autres encore ne savaient absolument rien, mais hochaient gravement la tête en déclarant :
— Un plateau d’argent est forcément un grand honneur.
Les vieux escargots y croyaient eux aussi.
— Ce serait merveilleux de visiter la grande maison un jour, rêvait Maman Escargot.
— Ne sois pas pressée, répondait Papa Escargot. Je suis très bien ici. La bardane est fraîche, la pluie vient régulièrement et ma maison est toujours sur mon dos. Que demander de plus ?
Mais ce qu’ils aimaient le plus n’était ni la légende ni même les tendres feuilles.
C’était un petit escargot qu’ils avaient accueilli autrefois dans leur famille.
Le vieux couple n’avait pas eu d’enfants. Le petit était donc devenu leur véritable fils.
Il était curieux, petit et particulièrement lent, même pour un escargot.
Une fois, il lui fallut trois jours pour grimper sur une seule tige.
Papa Escargot levait les yeux vers lui avec inquiétude.
— Pourquoi monter aussi haut ? J’ai le vertige rien qu’en te regardant.
— Ne t’agite pas, répondait doucement Maman. Il est prudent. Laisse-le découvrir le monde.
Enfin, le jeune escargot atteignit le bord d’une immense feuille et s’arrêta.
Devant lui s’étendait un océan vert. Les feuilles ondulaient dans le vent, les gouttes brillaient sur les tiges, des insectes bourdonnaient quelque part et, très loin, un morceau de ciel bleu apparaissait entre les plantes.
— Notre forêt est immense, murmura-t-il.
Lorsque leur fils grandit, Maman Escargot commença à réfléchir.
— Ce serait bien qu’il rencontre quelqu’un avec qui il pourrait, s’il le souhaite, construire une famille.
— Où trouver quelqu’un ? demanda Papa.
— Demandons à ceux qui voyagent.
Ils appelèrent les fourmis.
Les fourmis arrivèrent immédiatement, car les fourmis sont toujours pressées, même avant de savoir pourquoi.
— Nous connaissons une dame formidable ! annonça la plus vieille fourmi. C’est une reine et elle vit dans une fourmilière gigantesque. Des centaines de galeries !
Les vieux escargots se regardèrent.
— Des centaines de galeries ? répéta Papa. Notre fils se perdrait dès la première.
— Et elle ne porte pas sa maison sur son dos, ajouta Maman. Non, je pense qu’ils auraient du mal à se comprendre.
Ils interrogèrent ensuite de petits moucherons.
Les moucherons voyageaient loin et connaissaient chaque buisson du jardin.
— Il y a une jeune escargote sur le groseillier, à environ cent pas humains d’ici !
Cent pas humains !
Pour un escargot, c’était presque un voyage autour du monde.
Les moucherons volèrent jusqu’au groseillier avec une invitation.
La jeune escargote accepta.
Son voyage dura toute une semaine.
Le premier jour, elle dépassa un caillou.
Le deuxième, elle contourna une flaque.
Le troisième, elle attendit la fin de la pluie sous un brin d’herbe.
Le quatrième, elle vit un arc-en-ciel dans une goutte de rosée.
Le cinquième, elle eut une longue conversation avec un scarabée.
Le sixième, elle pouvait déjà sentir la bardane fraîche.
Le septième, elle atteignit enfin la forêt verte.
Le jeune escargot vint à sa rencontre près de la feuille la plus large.
— Tu as vraiment fait tout ce chemin ?
— Oui. Je voulais voir si c’était réellement la meilleure forêt du monde.
— Alors ?
Elle regarda autour d’elle.
— Je ne sais pas. Je n’ai pas vu le monde entier. Mais c’est très beau ici.
Le jeune escargot préféra cette réponse à toutes les vieilles légendes de sa famille.
Ils parlèrent longtemps.
De la pluie.
Des groseilles.
De la question de savoir si passer d’une feuille à une autre pouvait être considéré comme un voyage.
Et du bonheur de toujours porter sa maison avec soi.
Très vite, ils décidèrent de rester ensemble.
Leur mariage fut simple mais charmant.
Six vers de terre s’allongèrent le long du chemin comme une garde d’honneur. Les moucherons tournoyèrent dans l’air. Les fourmis apportèrent de petits pétales. La pluie joua une musique de fête sur les feuilles.
Maman Escargot prononça un long discours.
— Nous vous donnons toute cette forêt de bardanes. Prenez-en soin. Prenez soin l’un de l’autre. Et souvenez-vous : peut-être qu’un jour on vous invitera dans la grande maison et qu’on vous portera sur un plateau d’argent.
Papa Escargot fut si ému qu’il se contenta de hocher lentement la tête.
Après le mariage, les deux vieux décidèrent qu’ils avaient mérité le plus long repos de leur vie.
Ils s’installèrent confortablement dans leurs coquilles et s’endormirent.
Le jeune couple prit soin de la forêt de bardanes.
Les jours passèrent.
Puis les semaines.
Puis les années.
Ils eurent des enfants, puis encore des enfants.
De petits escargots grimpaient sur les tiges, se cachaient du soleil, comptaient les gouttes de pluie et se disputaient pour savoir quelle feuille avait le meilleur goût.
Jamais personne ne vint de la grande maison.
— Peut-être qu’elle n’existe plus, dit un jour le jeune escargot.
— Peut-être.
— Et peut-être qu’il n’y a aucun plateau d’argent.
— Peut-être.
Il réfléchit.
— Tu es déçue ?
Elle regarda leurs petits glisser sur une feuille mouillée comme sur un terrain de jeu.
Tac-tac, dring-dring ! chantait la pluie.
Un rayon de soleil traversa les nuages et toute la forêt verte se mit à briller.
— Non, répondit-elle. Nous avons déjà tout ce qui compte.
À partir de ce jour, leur grande famille fut absolument convaincue que le soleil se levait pour réchauffer les bardanes, que la pluie tambourinait pour les distraire et que toute la vaste forêt verte existait précisément pour qu’ils puissent y vivre ensemble.
Ils exagéraient peut-être un peu.
Mais ils étaient réellement heureux.
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