Couverture : La femme, l’homme et le nat

Myanmar (Birmanie)

La femme, l’homme et le nat

Pays
Myanmar (Birmanie)
Âge
6–10 ans
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La femme, l’homme et le nat

Dans une ancienne tradition birmane, on racontait que des nats, des esprits invisibles, pouvaient habiter les grands arbres. Avant d’abattre un arbre imposant, les gens demandaient donc symboliquement la permission à l’esprit qui pouvait y vivre. Un bûcheron oublia un jour cette coutume. Dès le matin, il entra dans la forêt, choisit un grand arbre et se mit au travail. Tac, tac. Tac, tac. À la fin, l’arbre s’inclina et tomba. Selon la légende, un nat y habitait. L’esprit fut très contrarié. « Il ne m’a même pas prévenu. Il ne m’a laissé aucun temps pour trouver un autre refuge. Il faut qu’il comprenne ce que l’on ressent lorsqu’on perd soudain sa place. » Le nat ne voulut pourtant faire aucun mal au bûcheron. Il imagina plutôt une leçon étrange. Il prit exactement son apparence : même visage, mêmes vêtements, même démarche. Puis il ramassa un fagot et prit le chemin de la maison, plus vite que le véritable homme. Le soir approchait lorsqu’il arriva. Dans la petite maison brûlait une lampe à huile. La femme du bûcheron faisait cuire le riz. Leur fils était assis à côté d’elle et le bébé dormait dans un berceau suspendu. — Tu es rentré tôt aujourd’hui, dit-elle à celui qu’elle croyait être son mari. Le nat s’assit sur la natte. Bientôt, le repas fut prêt. Ils mangèrent, burent de l’eau et parlèrent de choses ordinaires. Le nat se comportait si naturellement que la femme ne soupçonna rien. Puis une voix familière retentit dans l’obscurité : — J’arrive ! Pardonnez-moi d’être si tard ! La femme se figea. Elle se tourna lentement vers l’homme assis dans la maison. — Tu as entendu ? Le nat fit semblant de ne pas comprendre. Quelques instants plus tard, le véritable bûcheron apparut à la porte. Il posa le bois, entra et faillit lâcher sa hache. Sur la natte était assis… lui-même. Ou plutôt quelqu’un qui lui ressemblait en tous points. — Qui est-ce ? — Je suis le maître de cette maison, répondit calmement le nat. — Non, c’est moi ! La femme regardait l’un puis l’autre. Même visage. Même voix. Même apparence. — Mais lequel de vous est mon mari ? Le vrai bûcheron expliqua qu’il avait passé la journée en forêt. Le nat répondait comme s’il connaissait exactement la même histoire. La femme réfléchit. — Mon mari a un grain de beauté sombre dans le dos et une petite cicatrice au genou. On vérifia. Les deux hommes avaient les mêmes marques. Cette fois, tout le monde se tut. Enfin, la femme déclara : — Nous ne réglerons pas cela seuls. Allons voir Manu. Manu était un juge célèbre, connu pour remarquer ce que les autres ne voyaient pas. Le nat n’aimait guère cette idée. Mais la femme insista et le vrai bûcheron accepta aussitôt. Tous trois partirent. Le lendemain, ils atteignirent le tribunal de Manu. Le juge écouta la femme. Puis chacun des deux hommes. Il posa plusieurs questions sur des signes particuliers. Tout correspondait. Manu réfléchit. — Je ne donnerai pas ma réponse aujourd’hui. Revenez demain. Le soir, il resta longtemps près de sa fenêtre, regardant l’eau devenir sombre sous le soleil couchant. Puis il sourit. Le lendemain, au milieu de la salle du tribunal, on avait placé une grande roue de bois. En son centre se trouvait un petit trou rond à peine assez large pour une main. — J’ai trouvé une épreuve, annonça Manu. Je reconnaîtrai comme mari de cette femme celui qui pourra passer par ce trou. Le bûcheron écarquilla les yeux. — Mais c’est impossible ! Aucun homme ne peut passer par là. — Attends, répondit le juge. Puis il se tourna vers le second homme. — Et toi ? Le nat pensa avoir gagné. — Bien sûr. En un instant, il devint minuscule et léger, glissa à travers l’ouverture puis reprit sa taille. Le silence tomba dans la salle. Manu hocha la tête. — Tout est clair. Un homme ordinaire n’aurait pas pu faire cela. Tu es un nat. L’esprit comprit que sa ruse était découverte. — Oui. Je vivais dans l’arbre que cet homme a abattu. Les autres demandent la permission. Lui ne l’a pas fait. Je me suis fâché et j’ai voulu qu’il sache ce que c’est que de perdre soudain son foyer. Manu regarda le bûcheron. — Sur ce point, le nat a raison. Même lorsque tu as besoin de bois, les traditions et la nature méritent du respect. Le bûcheron baissa la tête. — J’étais pressé et je n’ai pas réfléchi. Maintenant, je comprends. Puis le juge regarda le nat. — Mais toi aussi, tu as causé beaucoup d’inquiétude à cette famille. Que tout se termine donc paisiblement. Il proposa que la famille prépare pour le nat une place honorifique près de la maison, selon une ancienne coutume. Le bûcheron accepta. Le nat acquiesça. La femme poussa enfin un soupir de soulagement. Ainsi, cette étrange affaire se termina sans querelle ni punition. Le nat retourna à son monde, le bûcheron à sa famille, et une petite marque près de la maison rappela désormais que la forêt n’est pas seulement un endroit où l’on vient prendre du bois. Elle possède elle aussi ses histoires, ses usages et ses mystères. Et l’ancienne légende rappelle encore une chose : dans une dispute, la force la plus utile n’est pas toujours une voix forte. C’est parfois simplement un esprit attentif capable de distinguer la vérité d’une imitation parfaite.

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