

Roumanie
La princesse et le pêcheur
- Pays
- Roumanie
- Âge
- 7–10 ans

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La princesse et le pêcheur
Près d’une grande ville, là où une large rivière argentée coulait vers la mer, vivait un jeune pêcheur. Chaque matin, il se levait avant l’aube, lorsque la brume blanche reposait encore sur l’eau. Il poussait sa barque loin de la rive, jetait ses filets et écoutait le clapotis contre le bois. Il n’était ni riche ni misérable. Lorsque la pêche était bonne, il y avait du pain frais et du fromage sur la table. Lorsque les poissons se faisaient rares, il fallait économiser. Mais il aimait son métier et connaissait la rivière comme une vieille amie. La route du débarcadère au marché passait devant le palais impérial. Un matin, une princesse l’aperçut depuis une haute fenêtre. — Pêcheur ! As-tu du poisson frais aujourd’hui ? — Le plus frais de toute la ville, Votre Altesse, répondit-il en souriant. Hier encore, il ignorait qu’il entrerait au palais. La princesse éclata de rire. Elle acheta quelques poissons et paya généreusement. Le lendemain, elle se pencha de nouveau à la fenêtre. Puis encore le jour suivant. Bientôt, le pêcheur savait qu’il valait mieux ralentir devant le palais. Au début, ils ne parlaient que de la rivière. — Pourquoi l’eau est-elle si sombre aujourd’hui ? demandait la princesse. — Parce que le ciel boude et regarde son reflet avec un visage fermé. — Et pourquoi les mouettes crient-elles autant ? — Elles se disputent pour savoir à qui appartient toute la rive. Puis ils parlèrent de la ville, des livres, des voyages et de l’étrange habitude qu’ont parfois les gens de juger quelqu’un à ses vêtements, son titre ou au nombre de pièces dans sa bourse. La princesse attendait ces conversations avec de plus en plus d’impatience. Un jour, elle lui dit : — Quand tu arrives, le palais devient plus joyeux. Le pêcheur rougit. — Et quand vous paraissez à la fenêtre, le chemin jusqu’au marché devient plus court. Avec le temps, ils comprirent qu’ils s’aimaient. Lorsque la princesse annonça à son père qu’elle voulait épouser le pêcheur, l’empereur faillit lâcher sa tasse. — Un pêcheur ? — L’homme que j’aime. L’empereur fit les cent pas dans la salle. — Il ne connaît rien aux usages de la cour. — Il apprendra ce qui est nécessaire. — Il n’a pas de titre. — Il a une bonne réputation. — Il n’est pas né dans une famille noble. — La bonté est-elle donc réservée aux familles nobles ? L’empereur ne trouva rien à répondre. Il finit par accepter. Le mariage fut magnifique. Des centaines de bougies éclairaient le palais, les musiciens jouèrent tard dans la nuit et les tables furent couvertes de nappes blanches. Selon une ancienne coutume, on servit aux jeunes mariés un petit plat à partager. La princesse tendit la main la première et, sans réfléchir, dit : — Moi d’abord. Après tout, je suis la fille de l’empereur et toi, tu n’es qu’un pêcheur. Personne d’autre dans la salle ne sembla prêter attention à ces mots. Mais le pêcheur les entendit. Il retira lentement sa main. — Alors, pour toi, je reste encore « seulement un pêcheur » ? La princesse comprit aussitôt qu’elle l’avait blessé. — Je ne voulais pas dire… Mais il se leva. — J’ai besoin d’être seul. Cette nuit-là, le pêcheur quitta le palais. Au matin, la princesse trouva sa chambre vide. Elle attendit un jour. Puis un deuxième. Puis un troisième. Enfin, elle décida : — Je vais le chercher moi-même. L’empereur essaya de l’en dissuader, mais elle enfila un manteau simple et partit dans la ville. Elle chercha sur le quai, au marché, près des anciennes maisons de pêcheurs. Elle interrogea les bateliers, les marchands et les boulangers. Personne ne savait où il était allé. Quelques jours plus tard, dans une petite auberge à la sortie de la ville, elle aperçut une silhouette familière. Le pêcheur aidait l’aubergiste à porter de l’eau, couper du bois et servir les voyageurs. — Je t’ai trouvé ! s’écria la princesse. Il se retourna, mais ne répondit rien. — Je suis venue te demander pardon. Le pêcheur garda le silence. Il était encore profondément blessé et avait décidé de ne pas lui adresser un seul mot. L’aubergiste observa la scène avec étonnement. — Mademoiselle, vous vous trompez peut-être. Ce jeune homme est ici depuis plusieurs jours et parle à peine à qui que ce soit. — Il sait parler, répondit la princesse. Et je sais pourquoi il se tait. L’aubergiste sourit. — Alors faites-le répondre. La princesse, habituée à agir avec détermination, déclara : — Donnez-moi trois jours. Si, au bout de ces trois jours, il ne veut toujours pas me parler, je rentrerai au palais et je ne le poursuivrai plus. Ce sera son choix. L’aubergiste accepta. Le premier jour, la princesse aida à la cuisine. Elle éplucha des légumes, porta les bols, balaya le sol et dit de temps à autre au pêcheur : — Je regrette sincèrement mes paroles. Pas parce que tu es parti, mais parce qu’elles étaient injustes. Il ne répondit pas. Le deuxième jour, elle alla chercher de l’eau avec lui. Le chemin suivait la rivière. La princesse regardait le soleil se briser en milliers d’éclats sur les vagues. — Maintenant, je comprends quelque chose, dit-elle. Appeler quelqu’un par son métier n’est pas une insulte. L’insulte était dans la manière dont je l’ai dit, comme si ma naissance me rendait plus importante que toi. Le pêcheur serra les lèvres, mais resta silencieux. Le troisième jour, elle ne lui demanda plus de parler. Ils travaillèrent côte à côte dans le silence. Le soir, la princesse plia son manteau. — Les trois jours sont passés, dit-elle à l’aubergiste. J’ai donné ma parole. Demain, je retourne au palais. Puis elle s’approcha du pêcheur. — J’espérais t’entendre dire au moins un mot. Mais j’ai compris qu’on ne peut pas exiger le pardon. On peut seulement le demander et laisser l’autre décider s’il est prêt à l’accorder. Elle s’inclina devant lui. — Merci de m’avoir appris autrefois à regarder la rivière autrement que depuis une fenêtre du palais. Le lendemain matin, une voiture attendait devant l’auberge. La princesse avait déjà posé un pied sur le marchepied lorsqu’une voix s’éleva derrière elle : — Les mouettes se disputent encore aujourd’hui pour savoir à qui appartient la rive. Elle s’immobilisa. Puis se retourna lentement. Le pêcheur se tenait près de la porte. — Tu as parlé ! — Parce que je ne veux pas que tu partes en pensant que je m’en moque. Elle s’approcha. — Tu me pardonnes ? — Oui. Mais moi aussi, je dois demander pardon. J’aurais dû te dire que tes paroles m’avaient blessé, au lieu de te punir par mon silence. La princesse acquiesça. — Alors, on recommence ? — On recommence. À une condition. — Laquelle ? — Quand nous nous disputons, personne ne quitte le mariage en pleine fête. La princesse éclata de rire. — Marché conclu. Ils retournèrent au palais ensemble. En les voyant, l’empereur dit : — J’espère que vous avez tous les deux appris quelque chose d’utile. — Oui, père. J’ai appris qu’un titre ne place personne au-dessus des autres. — Et moi, ajouta le pêcheur, j’ai appris qu’il vaut mieux dire qu’on est blessé que porter sa rancune comme une pierre dans sa poche. Par la suite, ils retournèrent souvent près de la rivière. La princesse montait parfois dans la barque, et le pêcheur lui apprenait à reconnaître les courants, à lire le vent et à écouter l’eau. Et lorsque quelqu’un au palais disait avec mépris : — Ce n’est qu’un pêcheur… La princesse répondait : — Exactement. Un pêcheur. Quelqu’un qui sait retrouver le chemin de la maison même dans le brouillard. Et jamais plus elle ne prononça ce mot comme s’il pouvait diminuer la valeur d’un être humain.
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