Couverture : La princesse grenouille

Chine

La princesse grenouille

Pays
Chine
Âge
6–10 ans
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La princesse grenouille

Près du grand fleuve Yangzi, qui avançait lentement vers la mer, se dressait autrefois un petit temple consacré au Roi des Grenouilles. Tant de grenouilles vivaient dans les environs que, chaque soir, toute la vallée semblait chanter : croa-croa, croa-croa.

Les habitants les respectaient. On disait que les grenouilles sentaient la pluie avant tout le monde, connaissaient les chemins secrets entre l’eau et la terre et se souvenaient de plus d’orages d’été que le plus vieux des grands-pères.

Non loin de là vivait un garçon nommé Xia Kun-Shon. Il était curieux, vif et posait tant de questions que son père plaisantait :

— Si tu ne t’arrêtes pas, il faudra t’acheter une deuxième tête pour y ranger tous tes « pourquoi ».

Un jour, une femme vêtue de vert vint chez eux.

— Je suis une messagère du Roi des Grenouilles, annonça-t-elle. Sa plus jeune fille aimerait rencontrer votre fils un jour.

Le père de Xia fut surpris.

— Une rencontre, pourquoi pas. Mais il est encore enfant. Laissez-le grandir et décider lui-même avec qui il veut être ami et qui il voudra aimer.

La messagère hocha la tête.

— Voilà une réponse sage.

De nombreuses années passèrent. Xia grandit. Il apprit à tenir une maison, à lire les vieux livres, à commercer au marché et à traverser le fleuve en barque même lorsqu’il y avait du brouillard.

Un jour, un homme vêtu d’une veste verte vint à sa rencontre.

— Le Roi des Grenouilles vous invite à lui rendre visite.

Xia n’hésita qu’un instant. Depuis longtemps, il rêvait de voir le mystérieux palais dont parlaient les habitants.

Ils franchirent une porte rouge, suivirent un sentier entre les roseaux et, soudain, une vaste demeure apparut devant eux. Dans la grande salle se tenait un vieux souverain au regard aimable mais attentif.

— Bienvenue, Xia Kun-Shon, dit-il. Je me souviens de toi enfant. Aujourd’hui, j’aimerais te présenter ma fille.

Une jeune femme entra, vêtue de vert et d’argent. À sa ceinture pendait un petit pendentif en forme de feuille de nénuphar.

— Je m’appelle Lian, dit-elle. Et je préfère te prévenir tout de suite : si quelqu’un décide à ma place avec qui je dois être amie ou qui je dois épouser, je courrai plus vite qu’une grenouille sautant d’une pierre dans l’eau.

Xia éclata de rire.

— Alors nous avons déjà un point commun. Moi aussi, je préfère décider pour moi-même.

Le Roi des Grenouilles caressa sa barbe avec satisfaction.

— Excellent. D’abord le thé. Ensuite la conversation. Après cela, la vie décidera du reste.

Xia se mit à rendre souvent visite au palais. Avec Lian, il se promenait au bord du fleuve, discutait de livres, lançait de minuscules bateaux faits de feuilles et riait en regardant les petites grenouilles s’entasser sur un même nénuphar.

Le temps passa et, un soir, Lian dit :

— Je suis heureuse avec toi.

— Et moi avec toi, répondit Xia.

Ils choisirent alors, tous les deux, de partager leur vie.

Lorsque Lian vint habiter chez Xia, la vie devint un peu plus étrange. Des grenouilles apparaissaient partout dans la cour. Elles s’installaient près du puits, sous le banc, dans le jardin et sur les marches de pierre. Une petite grenouille particulièrement audacieuse aimait même dormir près de la porte.

Les parents de Xia s’habituèrent rapidement à ces visiteuses.

Xia, lui, perdait parfois patience.

— Encore dans mes pieds ! grommelait-il en frappant bruyamment le sol pour les faire partir.

Un jour, il effraya tellement une minuscule grenouille qu’elle sauta tout droit dans un bol d’eau et éclaboussa tout autour d’elle.

Lian fronça les sourcils.

— Elles ne cherchent pas à t’ennuyer.

— Mais elles sont trop nombreuses !

— Alors construisons un étang derrière le jardin. Il y aura de l’eau, des pierres et de l’ombre. Et la cour sera plus tranquille.

— Je ne suis pas obligé de construire un étang pour toutes les grenouilles du pays.

— Non, tu n’y es pas obligé, répondit doucement Lian. Mais tu peux chercher une solution au lieu de te mettre en colère contre ceux qui sont plus faibles que toi.

Xia ne voulut pas écouter. Un mot en entraîna un autre et ils finirent par se disputer.

Lian retourna quelque temps chez ses parents afin qu’ils puissent tous les deux se calmer.

Au début, Xia se répéta qu’il s’en moquait. Mais la maison lui parut soudain très silencieuse. Plus personne ne lui préparait du thé aux fleurs de prunier. Plus personne ne riait de ses longues explications. Même les grenouilles avaient déserté la cour.

Quelques jours plus tard, il prit une pelle et commença à creuser un étang.

Son père le vit et sourit.

— C’est un bon début.

— Je ne fais pas ça pour m’excuser, marmonna Xia.

— Bien sûr. Tu creuses simplement, par hasard, exactement à l’endroit que Lian avait proposé.

Xia ne répondit pas.

Lorsque l’étang fut terminé, il se rendit au palais du Roi des Grenouilles.

— J’ai été têtu, dit-il à Lian. Je ne suis pas obligé d’aimer trouver une grenouille dans ma tasse. Mais je peux la traiter avec douceur. Et je peux te traiter avec davantage d’attention, toi aussi.

Lian le regarda longuement, puis sourit.

— Je reviendrai. Non parce qu’on me l’ordonne, mais parce que je vois que tu as vraiment réfléchi à ce qui s’est passé.

À partir de ce jour, la plupart des grenouilles vécurent près du nouvel étang. Une seule petite grenouille continua obstinément à revenir devant la porte.

— C’est ton professeur personnel de patience, plaisantait Lian.

Une autre année passa et un nouveau désaccord apparut dans la maison. Un jour, la mère de Xia, épuisée par son travail, dit :

— Autrefois, je cousais tous les vêtements moi-même. Maintenant mon fils a une épouse, et pourtant c’est encore moi qui tiens l’aiguille.

Lian fut blessée.

— Je ne suis pas très douée pour coudre, répondit-elle. Mais je tiens les comptes, je fais sécher les plantes, je marchande avec les vendeurs et j’aide au jardin. Est-ce que tout le monde doit faire exactement les mêmes tâches ?

Xia ouvrit la bouche pour prendre parti, puis s’arrêta.

— Attendez. Nous sommes tous fatigués. Peut-être faudrait-il répartir le travail pour que personne ne porte tout sur ses épaules.

Ils s’assirent autour de la table et discutèrent calmement.

Ils découvrirent que le père de Xia était excellent pour réparer les vêtements, même s’il avait toujours eu honte de l’avouer. Lian aimait préparer le thé et tenir les comptes. La mère de Xia connaissait le jardin mieux que personne, et Xia se chargea des courses au marché.

La maison devint non seulement plus prospère, mais aussi plus paisible.

Xia, cependant, aimait toujours plaisanter. Un jour, sachant que Lian avait peur des serpents, il plaça un tout petit serpent inoffensif dans une boîte pour la surprendre.

Lian ouvrit la boîte, pâlit et referma aussitôt le couvercle.

— Xia, ce n’est pas drôle.

— Ce n’était qu’une plaisanterie.

— Une plaisanterie est drôle lorsque les deux personnes rient.

Elle prépara quelques affaires et retourna chez ses parents.

Cette fois, Xia ne courut pas derrière elle. Il avait compris que dire « pardon » ne servait à rien si l’on répétait ensuite exactement le même comportement.

Les mois passèrent. Xia prit soin de l’étang, travailla, aida ses parents et réfléchit.

Lorsque des enfants du voisinage attrapaient des grenouilles pour s’amuser, il leur demandait de les relâcher. Quand quelqu’un faisait une plaisanterie qui blessait une autre personne, il disait :

— Arrête. Autrefois, je croyais que l’intention comptait plus que le résultat. Ce n’est pas vrai.

Un jour de printemps, Lian apparut près de l’étang.

Elle s’assit sur une pierre et regarda autour d’elle.

— Je vois que l’étang est devenu deux fois plus grand.

— Les grenouilles ont de grandes familles, répondit Xia.

— Et toi ?

Xia garda le silence un instant.

— J’ai appris qu’aimer quelqu’un ne me donne pas le droit de me moquer de ses peurs, de décider à sa place ou d’exiger qu’il revienne toujours. Alors, aujourd’hui, je suis simplement heureux de te voir.

Lian sourit.

— Voilà qui ressemble davantage au Xia avec qui je buvais autrefois du thé près des nénuphars.

Elle revint vivre avec lui, une fois encore parce qu’elle l’avait choisi.

Plus tard, deux enfants naquirent dans la famille. Ils grandirent près de l’étang, connaissaient le nom de toutes les plantes aquatiques et pouvaient écouter pendant des heures le chœur des grenouilles le soir.

Lorsque deux habitants du village se disputaient et qu’aucun ne voulait faire le premier pas vers la paix, quelqu’un disait parfois :

— Allez vous asseoir près de l’étang de Xia. Même les grenouilles les plus bruyantes savent qu’après un long croa-croa, il est utile d’écouter les autres pendant un moment.

Et, curieusement, cela aidait souvent.

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