Couverture : La tsarevna-grenouille

Russie

La tsarevna-grenouille

Pays
Russie
Âge
6–10 ans
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La tsarevna-grenouille

Dans un royaume lointain vivaient un tsar, une tsarine et leurs trois fils. Les garçons grandirent bons et courageux et, un jour, leur père leur dit :

— Il est temps que vous décidiez vous-mêmes avec qui vous voulez construire votre avenir. Prenez chacun une flèche, allez dans le champ et tirez dans des directions différentes. Là où tombera votre flèche, allez voir. Peut-être le destin vous réservera-t-il une rencontre intéressante.

Le fils aîné banda son arc. Sa flèche passa au-dessus du jardin et tomba dans la cour d’une famille noble. Il y rencontra une jeune femme intelligente.

La flèche du deuxième fils atterrit sur le balcon d’une maison de marchand. Une famille joyeuse et accueillante y vivait, et le prince trouva aussitôt quantité de choses à partager avec la fille des propriétaires.

Ivan, le plus jeune, tira très loin. Sa flèche disparut derrière la forêt.

Il la chercha un jour, puis un deuxième. Enfin, le sentier le conduisit jusqu’à un marais tranquille. Sur une large feuille de nénuphar était assise une petite grenouille verte qui tenait sa flèche entre ses pattes.

Ivan s’arrêta.

— Voilà qui est étrange, murmura-t-il. Où vais-je donc trouver la rencontre dont parlait Père ?

La grenouille leva la tête et répondit d’une voix parfaitement humaine :

— Tu pourrais commencer par dire bonjour.

Ivan faillit laisser tomber son arc.

— Tu… tu parles ?

— Comme tu peux le constater. Et j’ai trouvé ta flèche avant toi.

Ivan s’assit sur une pierre et éclata de rire.

— Alors merci, petite grenouille.

— Tu peux m’appeler Vassilissa, répondit-elle. Le reste se révélera en temps voulu.

Ivan retourna au palais avec sa flèche et son histoire incroyable. Ses frères commencèrent par ne pas le croire, puis se mirent à plaisanter. Le tsar, lui, caressa seulement sa barbe.

— Ne juge pas trop vite d’après l’apparence, dit-il à Ivan. Si le destin t’a conduit jusqu’à ce marais, regarde plus attentivement.

À partir de ce jour, Ivan rendit souvent visite à la petite maison près de l’étang où vivait Vassilissa la grenouille. Elle était intelligente, calme et savait toujours quoi lui dire lorsqu’il s’inquiétait.

Un jour, le tsar voulut découvrir l’ingéniosité des futurs membres de sa famille.

— Demain, apportez-moi chacun un pain de fête, demanda-t-il à ses fils. Pas pour faire un concours, mais pour que chaque foyer montre ce qu’il sait faire.

Les deux frères aînés rentrèrent chez eux pleins d’assurance. Ivan, lui, revint sombre auprès de Vassilissa.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle.

— Père veut un pain de fête. Et je ne sais même pas si tu sais cuisiner.

La grenouille esquissa un sourire.

— Ivan, le soir nourrit les inquiétudes, mais le matin apporte souvent les solutions. Va te reposer.

Dans la nuit, lorsque tout fut silencieux, la peau de grenouille glissa doucement de ses épaules. À la place de la petite grenouille apparut Vassilissa la Très Sage.

Elle pétrit la pâte, décora le pain de feuilles et d’oiseaux façonnés dans la pâte, puis dessina au centre un soleil se levant au-dessus d’une rivière.

Au matin, Ivan vit le pain et secoua la tête d’étonnement.

— Où as-tu appris à faire cela ?

— Il y a encore beaucoup de choses que tu ignores à mon sujet, répondit la grenouille.

Le tsar félicita les trois foyers, mais il examina particulièrement longtemps l’ouvrage de Vassilissa.

Le lendemain, il demanda à chacun de fabriquer un beau tapis pour la grande salle.

Ivan s’inquiéta de nouveau.

— Maintenant, c’est un tapis.

— Et toi, tu t’inquiètes encore avant l’heure, répondit Vassilissa. Dis-moi plutôt quelles couleurs tu aimes.

— La couleur du ciel avant l’aube. Et les rives vertes après la pluie.

— Très bien. Je m’en souviendrai.

Cette nuit-là, Vassilissa reprit sa forme humaine et tissa un tapis. Une rivière bleue y coulait, le ciel du matin se levait au-dessus et des arbres et des fleurs poussaient sur les berges vertes. À le regarder longtemps, on croyait presque entendre l’eau et le bruissement des feuilles.

Le tsar fut enchanté.

— Demain soir, venez tous ensemble au banquet, dit-il. Je veux enfin rencontrer vraiment celles que vous avez choisies.

Cette fois, Ivan eut réellement peur.

— Vassilissa, comment vais-je t’emmener au palais ? Mes frères se moquent déjà de moi.

La grenouille le regarda attentivement.

— As-tu honte de moi ?

Ivan rougit.

— Non… Enfin… J’ai peur que les autres se moquent.

— Le rire des autres ne décide pas de ce que nous sommes, dit doucement Vassilissa. Va seul au banquet. J’arriverai un peu plus tard. Lorsque tu entendras le roulement de roues, n’aie pas peur.

Le soir, le palais brillait de centaines de bougies. Les frères aînés arrivèrent avec leurs compagnes, tous vêtus de leurs habits de fête. On commença à taquiner Ivan.

— Et ta grenouille, où est-elle ?

— Peut-être saute-t-elle jusqu’ici depuis l’étang ?

Ivan allait répondre lorsqu’un léger tintement retentit dehors. Un carrosse d’or s’arrêta devant le palais et Vassilissa la Très Sage en descendit.

Toute la salle se tut.

Elle portait une robe couleur de ciel du soir, et des motifs argentés scintillaient sur ses manches. Pourtant, le plus remarquable n’était pas son vêtement. Vassilissa avait le regard calme et assuré de quelqu’un qui savait parfaitement qui elle était et pourquoi elle était venue.

Ivan courut à sa rencontre.

— Vassilissa… c’est vraiment toi ?

— Moi-même, sourit-elle. Celle qui tenait ta flèche sur une feuille de nénuphar.

Pendant le banquet, Vassilissa raconta des histoires, rit avec les autres et, lorsque la musique commença, elle se mit à danser.

Elle agita la main gauche et un reflet de lac bleu sembla glisser sur le sol. Elle agita la droite et des cygnes blancs apparurent dans la lumière. Ce n’était qu’une illusion magique, mais si belle que tous les invités restèrent émerveillés.

Ivan regardait Vassilissa et pensait seulement à tout ce qu’il ignorait encore d’elle.

Après la fête, ils rentrèrent chez eux. Vassilissa passa dans la pièce voisine. Sur un banc reposait sa peau de grenouille.

Ivan la contempla et pensa soudain :

« Si cette peau disparaît, Vassilissa restera pour toujours telle que je l’ai vue ce soir. »

Il ne lui posa aucune question. Il n’attendit pas. Il ne songea pas que cette chose pouvait avoir une importance particulière.

Il jeta la peau dans le feu.

Lorsque Vassilissa revint et ne trouva que des cendres, son visage pâlit.

— Ivan, qu’as-tu fait ?

— Je voulais te libérer du sortilège.

— Mais tu ne savais même pas de quel sortilège il s’agissait.

Elle s’assit près de la fenêtre.

— Il ne me restait que peu de temps à attendre. Je devais moi-même parvenir au jour où la magie s’éteindrait. Maintenant, l’ancien enchantement me rattache de nouveau à celui qui me l’avait imposé.

— Qui ?

— Kochtcheï, maître d’un pays lointain. Il ne supportait pas que je sache faire plus de choses qu’il ne voulait m’en permettre. C’est pour cela qu’il m’avait enfermée dans une apparence de grenouille. Maintenant, je dois retourner auprès de lui.

Ivan se précipita vers elle.

— J’irai te chercher.

— Alors souviens-toi, dit Vassilissa. Tout ne se répare pas par la force. Tu devras d’abord apprendre à écouter.

Elle se transforma en cygne blanc et s’envola par la fenêtre ouverte.

Le lendemain matin, Ivan prit la route.

Il traversa champs et forêts jusqu’à rencontrer un vieil homme aux cheveux blancs.

— Où vas-tu si vite, jeune homme ?

Ivan lui raconta l’histoire de Vassilissa et sa propre erreur.

Le vieillard secoua la tête.

— La précipitation t’a poussé à décider à la place de quelqu’un d’autre. C’est déjà bien que tu l’aies compris. Prends cette pelote. Pose-la sur le sol et suis-la. Elle te conduira au chemin de Kochtcheï.

Ivan le remercia.

La pelote roula sur le sentier. Bientôt, un ours apparut à la lisière de la forêt. Ivan porta instinctivement la main à son arc, puis se souvint des paroles de Vassilissa et l’abaissa.

— Je ne cherche pas la querelle, dit-il.

L’ours hocha la tête comme s’il avait compris, puis disparut dans la forêt.

Plus loin, Ivan rencontra un canard, puis un lièvre. À chaque fois, au lieu de saisir son arme, il se contenta de laisser passer l’animal.

Près de la mer, il trouva un brochet rejeté par une vague sur le sable. Ivan le souleva délicatement et le remit dans l’eau.

— Va, nage. Aujourd’hui, je veux aider plutôt que vaincre.

La pelote le conduisit jusqu’à une petite maison à la lisière d’un bois. Une vieille solitaire y vivait, que les gens appelaient Baba Yaga.

Elle écouta Ivan puis lui expliqua :

— La force de Kochtcheï n’est pas cachée dans son épée. Il l’a liée à une aiguille magique. L’aiguille se trouve dans un œuf, l’œuf dans un coffret, et le coffret est suspendu tout en haut d’un vieux chêne. Tant que l’aiguille garde son pouvoir, Kochtcheï croit pouvoir commander à tous ceux qui l’entourent.

— Je dois donc casser l’aiguille ?

— Ne te précipite pas pour casser, répondit la vieille femme. Commence par la trouver. Ensuite, tu comprendras.

Ivan trouva le chêne. Son tronc était si épais que même trois hommes n’auraient pas pu l’entourer de leurs bras. Le coffret pendait à la branche la plus haute.

Alors l’ours qu’Ivan avait épargné sortit de la forêt. Il se dressa sur ses pattes arrière et secoua puissamment l’arbre. Le coffret tomba dans la mousse et s’ouvrit.

Un lièvre en jaillit, portant un petit paquet. Mais l’autre lièvre, celui qu’Ivan avait laissé passer, accourut. Il ne l’attaqua pas : il lui barra seulement le chemin. Effrayé, le premier lâcha son paquet.

Un canard en sortit avec un œuf dans le bec. L’autre canard s’envola vers lui. Dans la confusion, l’œuf tomba dans la mer.

— C’est fini, soupira Ivan.

Mais le brochet surgit de l’eau et poussa l’œuf jusqu’au rivage.

Ivan l’ouvrit. À l’intérieur se trouvait une fine aiguille d’argent.

Au même instant, un vent glacé se leva et Kochtcheï apparut devant lui.

— Donne-la-moi ! tonna-t-il.

Ivan serra l’aiguille dans sa main.

— Libère Vassilissa.

— Elle appartient à ma magie.

— Une personne n’appartient à personne.

Kochtcheï tendit la main, mais l’aiguille se mit à briller. Ivan comprit soudain que sa force ne venait pas de la solidité du métal, mais de la peur de tous ceux que Kochtcheï avait forcés à obéir.

Ivan posa l’aiguille sur une pierre.

— Je ne vais pas te détruire. Mais ta magie s’arrête ici.

Il toucha la pointe avec la pierre. La lumière argentée s’éteignit. L’aiguille devint ordinaire, terne, privée de magie.

Kochtcheï chancela. Il ne tomba pas, ne disparut pas. Il ressemblait seulement à un vieil homme épuisé qui s’était accroché trop longtemps à la liberté des autres.

Les portes de son palais s’ouvrirent.

Vassilissa se tenait sur le seuil.

— Tu es venu, dit-elle.

— Oui. Et cette fois, je n’ai rien décidé à ta place.

Vassilissa sourit.

— Alors tu as vraiment beaucoup appris.

Kochtcheï resta silencieux. Sa magie ne pouvait plus retenir Vassilissa ni personne d’autre.

Ivan et Vassilissa repartirent ensemble. Mais avant de prendre la route, Ivan demanda :

— Veux-tu rentrer avec moi ?

— Oui, répondit-elle. Mais non parce qu’une flèche, un tsar ou une force magique l’a décidé. Parce que c’est mon choix.

Au palais, on les accueillit avec joie. Les frères ne se moquèrent plus jamais de l’étrange rencontre au marais. Quant à Ivan, il ne se précipita plus jamais pour faire quelque chose « pour le bien de quelqu’un » sans demander si cette aide était souhaitée.

Vassilissa retournait parfois au même étang. Elle s’asseyait près des nénuphars, écoutait le chœur des grenouilles et riait.

Car l’apparence la plus étrange ne rend personne moins digne. Et même une grande erreur n’est pas forcément la fin d’une histoire, si l’on trouve le courage de la reconnaître, de la réparer et d’apprendre à respecter le choix des autres.

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