

Géorgie
Le colosse et le petit homme
- Pays
- Géorgie
- Âge
- 7–10 ans

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Le colosse et le petit homme
Un célèbre homme fort arriva un jour dans un royaume lointain. Il avait de larges épaules, des bras puissants et une confiance en lui encore plus impressionnante que ses muscles. Partout où il passait, il répétait : — Personne au monde ne peut me vaincre ! Sur la route, il avait déjà défié des bergers, des soldats, des bûcherons et des lutteurs. L’un était soulevé du sol, l’autre repoussé sans effort, un troisième abandonnait avant même d’avoir eu le temps de bien planter ses pieds. Lorsqu’il arriva dans la capitale, le colosse se rendit directement sur la grande place. — Que le plus fort de votre royaume vienne me rencontrer ! Je veux voir s’il existe ici quelqu’un qui puisse rivaliser avec moi. Le roi fit appeler ses meilleurs lutteurs. De robustes soldats vinrent. Des chasseurs. Des forgerons. Des bergers des montagnes. Mais lorsque le visiteur souleva d’une seule main un lourd banc de bois, plusieurs candidats trouvèrent soudain des raisons urgentes de rentrer chez eux. On pensait déjà que personne n’accepterait le défi lorsqu’un petit homme sortit de la foule. Il avait les bras fins, une démarche légère et une voix tranquille. — Je veux bien essayer. La place devint silencieuse. Le colosse baissa les yeux vers lui et ricana. — Toi ? Je risque de ne même pas te remarquer. — Peut-être, répondit le petit homme. Mais avant de lutter, vérifions simplement notre force. Ce sera plus intéressant. Le colosse accepta. Il ramassa une pierre lisse, la serra entre ses deux mains et força tellement que quelques gouttes d’humidité apparurent à sa surface. — Tu as vu ? — J’ai vu. Le petit homme glissa discrètement la main dans sa poche. Il y gardait une éponge humide, grise comme une pierre. Il la serra. L’eau coula entre ses doigts. Le colosse cligna des yeux. — Hum… Pas mal. Alors le colosse prit une autre pierre et la lança violemment contre le sol. La pierre se fendit et un nuage de poussière s’éleva. Le petit homme se baissa comme s’il choisissait lui aussi un caillou. En réalité, il prit une poignée de farine dans un petit sachet accroché à sa ceinture. Il frappa le sol avec la main. Une grande poussière blanche monta dans l’air. Le colosse ouvrit la bouche. — Tu ne l’as pas seulement cassée. Tu l’as réduite en poudre ! — Presque, répondit gravement son adversaire. À partir de ce moment-là, le colosse eut beaucoup moins envie de lutter. Il tendit la main. — Tu sais quoi ? Inutile de nous battre. Les gens forts devraient plutôt être amis. Le petit homme lui serra la main très délicatement. — Pourquoi serres-tu si peu ? demanda le colosse. Je croyais que tes doigts étaient d’acier. — Justement. Je n’ai pas encore appris à bien calculer ma force. Je ne voudrais pas te faire mal par accident. Le colosse retira immédiatement sa main. — Très raisonnable. Viens chez moi. Nous déjeunerons comme des frères. Ils prirent la route. Le chemin descendait vers une rivière rapide et froide. Le petit homme regarda le courant. Il savait qu’il aurait du mal à traverser. — J’ai un peu mal au ventre, dit-il. L’eau froide n’est vraiment pas ce qu’il me faut aujourd’hui. Peux-tu me porter sur tes épaules ? — Bien sûr ! Le colosse le souleva comme une plume. Au milieu de la rivière, il s’arrêta. — C’est étrange. J’ai entendu dire que les hommes extraordinairement forts étaient très lourds. Toi, je te sens à peine. — C’est parce que nous sommes amis. Je ne pose pas tout mon poids sur toi. D’une main, je me tiens au ciel. Le colosse leva les yeux. — Au ciel ? — Oui. — Lâche-le un instant. Je veux sentir ton vrai poids. — Puisque tu insistes… Le petit homme fit semblant de lâcher quelque chose au-dessus de lui. En réalité, il agrippa fortement les sangles sur les épaules du colosse et se laissa peser de tout son corps. Le colosse vacilla dans l’eau. — D’accord, d’accord ! Retiens le ciel ! — Comme tu veux. Sur l’autre rive, le colosse resta silencieux un bon moment. Il regardait désormais son nouvel ami avec beaucoup de respect. Ils atteignirent sa maison. — Préparons le déjeuner. L’un de nous apportera le pain du four, l’autre descendra à la cave chercher une boisson. Que choisis-tu ? Le petit homme regarda dans le four. Un pain énorme y cuisait, rond et lourd comme une petite meule. — Je vais plutôt à la cave. Dans la cave se trouvaient de grands pots de terre couverts de lourdes pierres. Il essaya de soulever le premier couvercle. Impossible. Le deuxième. Impossible aussi. Il cria vers l’escalier : — Écoute ! Pourquoi apporter les pots un par un ? Je vais remonter toute la réserve d’un seul coup ! Le colosse bondit. — Toute la réserve ? Non ! Tu vas me renverser la cave entière ! Il dévala les marches. Le petit homme remonta rapidement. Mais le gigantesque pain l’attendait toujours. Il tira. Poussa. Le souleva avec une pelle. Enfin, le pain roula et le recouvrit doucement. À ce moment précis, le colosse revint. — Qu’est-ce que tu fais sous mon pain ? Le petit homme ne cligna même pas des yeux. — Je t’avais dit que j’avais mal au ventre. J’ai pensé qu’un pain chaud le réchaufferait. Le colosse hocha la tête avec sérieux. — Cela aide ? — Beaucoup. Tu peux le retirer maintenant. Le colosse souleva facilement le pain et le posa sur la table. Les deux amis commencèrent enfin à manger. Soudain, le colosse éternua si fort que le petit homme fut projeté vers le plafond. Il réussit à attraper une poutre et resta suspendu là-haut. Le colosse leva la tête, horrifié. — Ami ! Qu’est-ce que tu fais ? Le petit homme tapota la poutre du doigt. — Je vérifie la solidité de ta maison. Très bonne construction. Mais la prochaine fois, préviens avant d’éternuer. Le colosse s’excusa si sincèrement que le petit homme éclata de rire. — Très bien. Il est temps que je te dise quelque chose. Il avoua que la pierre était une éponge, que la « pierre réduite en poudre » était de la farine et qu’il ne s’était évidemment jamais tenu au ciel. Le colosse resta muet. Il fronça les sourcils. Puis il se mit à rire si fort qu’il se couvrit aussitôt le nez pour ne pas envoyer son invité contre le plafond une deuxième fois. — Alors tu n’es pas plus fort que moi ? — Non. Mais je ne l’ai jamais prétendu. Je voulais seulement que tu ne me regardes pas de haut à cause de ma taille. Le colosse réfléchit. — J’ai donc perdu avant même le combat. — Nous n’avons jamais combattu. — Justement. Tu m’as obligé à réfléchir avant que mes bras puissent faire quoi que ce soit. Ils devinrent réellement amis. Le colosse apprit à ne plus juger les autres au premier regard. Son compagnon comprit, de son côté, que la meilleure ruse est celle qui finit par faire rire tout le monde sans blesser personne. Et lorsqu’un homme se vantait trop bruyamment de sa force dans ce royaume, on lui rappelait : — La force est une belle chose. Mais garde toujours un peu de place pour l’intelligence.
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