Couverture : Le destin

Géorgie

Le destin

Pays
Géorgie
Âge
8–11 ans
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Le destin

Dans un royaume de montagne vivait un roi puissant dont le fils unique était intelligent, instruit et quelque peu obstiné. Lorsque le prince devint adulte, son père commença à penser à son avenir. — Il serait temps que tu songes au mariage. Je connais une princesse d’un royaume voisin. Elle est bonne, cultivée, et nos familles sont amies. Le prince secoua la tête. — Père, je ne veux pas choisir une épouse uniquement parce que cela arrange deux royaumes. Je ne sais même pas si ma vie doit se dérouler ainsi. — Et qui, selon toi, connaît ce qui t’attend ? La question resta longtemps dans sa tête. Quelques jours plus tard, le prince revint. — Laisse-moi voyager. Je veux comprendre ce que je désire réellement et ce que les gens appellent le destin. Donne-moi trois sacs d’argent. Si je ne trouve aucune réponse, je reviendrai au moins avec davantage d’expérience. Le roi accepta à contrecœur. Le prince franchit des cols, dormit dans des auberges et parla avec des bergers, des marchands et des voyageurs. Les uns affirmaient que tout était écrit d’avance. Les autres assuraient que chacun écrivait sa vie par ses choix. Plus le prince entendait de réponses, moins il était sûr d’en comprendre une. Un matin, sur un sentier de montagne, il rencontra un homme en manteau de voyage. — Où vas-tu ? — Je cherche mon destin. L’homme sourit. — Les humains le cherchent souvent très loin alors qu’il marche déjà vers eux. Il montra un palais blanc dans la vallée. — Là-bas se trouvent, dit-on, les livres des destins. Peut-être trouveras-tu ce que tu cherches. Le prince s’y rendit. Dans une grande salle reposaient des milliers de rouleaux. Sur certains était écrit « route », sur d’autres « maison », « métier », « rencontre », « épreuve ». Un vieux gardien le conduisit à une armoire intérieure. — Voici le tien. Le prince déroula le parchemin. Quelques mots seulement : « Le prince épousera la fille d’un pauvre tisserand, malade pendant neuf années. » — C’est une erreur. — Peut-être. Ou peut-être vois-tu une seule phrase et crois-tu déjà connaître toute l’histoire. Le prince repartit furieux. « C’est moi qui choisis ma vie. Pas un morceau de papier. » Il décida de trouver ce tisserand afin de prouver à lui-même que la prédiction était absurde. Quelques jours plus tard, la nuit le surprit dans une forêt. Le brouillard effaçait le chemin. Une petite lumière apparut. Une famille pauvre l’accueillit dans une maison modeste. Le maître était tisserand. Il vivait avec sa femme et leur fille unique. La jeune fille était malade depuis de longues années et quittait rarement son lit. Le prince sentit ses mains devenir froides. — Depuis combien de temps ? — Neuf ans, répondit le tisserand. Les médecins disent qu’un traitement existe, mais nous ne pouvons pas le payer. Cette nuit-là, le prince ne dormit presque pas. « C’est bien la famille du parchemin. Si je reste, la prédiction se réalisera. Je dois partir très loin. » Mais sa conscience l’empêchait de disparaître sans rien faire. Avant l’aube, il laissa devant la porte ses trois sacs d’argent avec un billet : « Pour soigner votre fille. Ne cherchez pas celui qui les a laissés. » Puis il partit. Il était satisfait. « Je les ai aidés. Maintenant, nos routes se sépareront pour toujours. Le destin ne peut pas me forcer. » De retour chez lui, il raconta seulement une partie de son voyage. — Alors, qu’as-tu compris ? demanda son père. — Qu’il ne faut pas trop croire au destin. Le roi sourit seulement. Une année passa. Un jour, le prince chevaucha loin de la capitale. Derrière des collines, il vit une maison claire avec des volets bleus, un jardin et une vigne. Une jeune femme arrosait des roses. Elle ne ressemblait pas aux beautés de cour que le prince connaissait. Son visage avait la sérénité de quelqu’un qui avait longtemps attendu des jours meilleurs et savait maintenant les remarquer. Ils se saluèrent. La conversation commença. Elle aimait les livres, connaissait les plantes de montagne, savait tisser des motifs compliqués et n’hésitait pas à contredire un prince. — Si vous dites une absurdité, la couronne ne la rend pas plus intelligente. Le prince rit si fort qu’il faillit lâcher ses rênes. Il revint souvent. Pas à cause de la prédiction, qu’il avait presque oubliée. Simplement parce qu’il aimait parler avec elle. Avec le temps, ils décidèrent de se marier. Le roi, voyant son fils choisir enfin sans peur ni pression, donna sa bénédiction. Après le mariage, le prince remarqua un jour une petite cicatrice ancienne près du cœur de sa femme. — D’où vient-elle ? — C’est une longue histoire. Enfant, j’ai été très malade pendant neuf ans. Mon père était un tisserand pauvre. Nous n’avions pas de quoi payer le médecin. Puis, un matin, nous avons trouvé trois sacs de pièces devant notre porte avec un billet d’un voyageur inconnu. Le prince se figea. — Trois sacs ? — Oui. Mes parents m’ont emmenée en ville. Le traitement a été long, mais j’ai guéri. Avec ce qui restait, mon père a ouvert un atelier. Les affaires ont bien marché et nous avons construit cette maison. Le prince resta silencieux. Puis il lui raconta le palais des rouleaux et sa fuite avant l’aube. Sa femme éclata de rire. — Tu as donc tellement essayé de fuir ton destin que tu lui as payé le chemin jusqu’à toi ? Il voulut d’abord se vexer. Puis il rit avec elle. Le soir, il alla voir son père. — Sais-tu maintenant ce qu’est le destin ? Le prince réfléchit. — Non. Et c’est peut-être la meilleure chose que j’aie comprise à son sujet. — Explique. — Une phrase sur l’avenir ne raconte pas toute une vie. J’avais tellement peur d’être dirigé par un texte que j’ai presque cessé de voir les personnes devant moi. Lorsque j’ai simplement fait une bonne action et poursuivi ma route, la vie a écrit seule les pages suivantes. Le roi hocha la tête. — Tu es donc revenu plus sage, finalement. Le prince ne consulta plus les devins pour savoir ce qui lui arriverait le lendemain. Lorsque venait une décision importante, il se demandait plutôt : « Que puis-je faire aujourd’hui avec honnêteté, courage et bonté ? » Il laissait au futur le soin de faire son propre travail. Car le destin n’est peut-être pas une chaîne qui tire une personne derrière elle. Peut-être ressemble-t-il davantage à une route qui apparaît sous les pieds, pas après pas. Et connaître le prochain tournant est moins important que de savoir quelle personne on veut être lorsqu’on l’atteindra.

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