Couverture : Le Grand Vantard

Laos

Le Grand Vantard

Pays
Laos
Âge
6–9 ans
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Le Grand Vantard

Dans le sud du Laos vivait un homme que tout le village appelait le Grand Vantard. Les gens avaient presque oublié son véritable nom, car partout où il allait, la conversation finissait très vite par devenir une histoire sur ses propres exploits. Si quelqu’un disait : — Hier, j’ai porté un lourd sac de riz jusqu’au village voisin. Le Vantard répondait aussitôt : — Un seul sac ? Moi, j’en ai porté deux autrefois sans même me fatiguer ! Si un chasseur racontait : — Dans la forêt, j’ai entendu un tigre tout près. Il balayait l’air de la main. — Ce n’est pas dangereux ! Moi, j’en ai entendu deux en même temps. Ils ont probablement eu plus peur de moi que moi d’eux. Et si quelqu’un évoquait une longue route, une grosse pluie, une pente difficile ou un travail pénible, le Grand Vantard avait toujours vécu quelque chose de plus long, plus terrible et plus extraordinaire. Au début, les habitants l’écoutaient avec curiosité. Puis ils commencèrent à douter. Finalement, dès qu’ils l’apercevaient au loin, ils trouvaient soudain une occupation ailleurs. — Attention, le Vantard arrive, chuchotait quelqu’un. Si nous restons, avant ce soir il nous racontera comment il a déplacé une montagne tout seul. Un jour, un jeune homme venu d’une région lointaine arriva au village. Il entendit parler du Grand Vantard. — Est-il vraiment si fort ? — Peut-être, répondirent les habitants. Mais ses paroles sont toujours plus fortes que lui. Le jeune homme sourit. C’était un excellent coureur. Il savait surtout gérer son souffle et ses forces. Mais il avait une qualité encore plus précieuse : il n’aimait pas se vanter. Le lendemain matin, il rencontra le Grand Vantard près du marché. — On dit que tu es l’homme le plus endurant de toute la région. Le Vantard redressa les épaules. — Pas seulement de la région. Probablement de beaucoup plus loin. — Alors faisons une course. Les gens se rassemblèrent aussitôt. — Une course de quoi ? demanda le Vantard. Le jeune homme montra une petite colline derrière le village. — Jusqu’au sommet. Moi, j’essaierai de garder une respiration calme pendant toute la montée. Le Vantard renifla. — Calme ? Moi, je peux faire encore mieux. Je respirerai à peine ! — Ce n’est pas nécessaire, répondit tranquillement le jeune homme. L’essentiel est d’arriver jusqu’en haut. — Pour toi, peut-être. Moi, je vais vous montrer ce qu’est la véritable endurance. Les habitants décidèrent de marcher le long du chemin afin que la course soit équitable. — Prêts ? demanda l’ancien du village. Le jeune homme se plaça au départ. Le Vantard inspira profondément, gonfla les joues et décida qu’il montrerait à tous qu’il pouvait presque courir sans respirer. — Partez ! Ils s’élancèrent. Au début, le Vantard partit si vite qu’un nuage de poussière se leva derrière lui. — Vous avez vu cette vitesse ? cria-t-il encore en courant. Mais la route commença à monter. Le jeune homme gardait un rythme régulier. Pas, pas, inspiration, expiration. Le Vantard, lui, devenait de plus en plus rouge à force d’essayer de respecter sa propre promesse absurde. Il ralentit. Quelques pas plus tard, il s’arrêta et aspira enfin une grande bouffée d’air. — Tout va bien ? demanda le jeune homme, qui s’arrêta lui aussi. Le Vantard posa les mains sur ses genoux. — Bien sûr… je vérifiais seulement… l’état du chemin. — Nous pouvons continuer sans règles étranges, proposa le jeune homme. Courons simplement jusqu’au sommet. Autour d’eux, quelques sourires apparurent. Le Vantard se redressa. — Si nous courions en descente, je gagnerais facilement ! Un villageois ne put se retenir. — Et si la colline était une plaine, et la plaine une barque, tu traverserais sûrement le ciel à la nage ! Tout le monde éclata de rire. Le Vantard rougit encore davantage. Mais le jeune coureur, lui, ne se moquait pas. — Écoute, dit-il. Tu n’es pas obligé d’être toujours le plus fort. Personne ne t’a demandé de courir sans respirer. C’est toi qui as promis l’impossible seulement pour pouvoir dire quelque chose de plus grand que moi. Le Vantard allait répondre avec une histoire sur une montagne encore plus haute qu’il aurait autrefois gravie en courant. Il ouvrit la bouche. Puis s’arrêta. Il regarda les gens autour de lui et comprit pour la première fois quelque chose : ils n’admiraient plus ses histoires depuis longtemps. Ils ne les croyaient même plus. — Vous m’évitez vraiment à cause de mes vantardises ? demanda-t-il. Un vieux voisin répondit franchement : — Ce n’est pas parce que tu parles de toi. C’est parce qu’à côté de toi, personne d’autre n’a jamais de place pour raconter sa propre histoire. Ces mots furent plus lourds à porter pour le Vantard que n’importe quel sac de riz. Ce jour-là, il ne fut pas le premier au sommet. Mais quelque chose de plus important arriva. Le soir, lorsque les habitants se réunirent pour bavarder, il vint s’asseoir parmi eux. Quelqu’un racontait comment il avait réparé son toit avant une grosse pluie. Le Vantard allait dire qu’il avait, lui, réparé trois toits en une seule journée. Il se retint. — Comment as-tu réussi à finir avant l’orage ? demanda-t-il à la place. Le voisin le regarda avec surprise puis poursuivit son récit. Ensuite, quelqu’un d’autre parla. Le Vantard écouta encore. Toute la soirée passa ainsi. Et une chose étonnante se produisit : lorsqu’il cessa d’essayer de surpasser tout le monde, les gens cessèrent de s’éloigner de lui. Avec le temps, son surnom de Grand Vantard ne fut plus utilisé que pour plaisanter. L’homme devint même véritablement plus fort. Non parce qu’il apprit à courir sans respirer ou à porter des charges impossibles. Mais parce qu’il apprit à prononcer deux phrases très difficiles : — Je ne sais pas faire cela. Et : — Raconte-moi ton histoire. Car une vraie confiance en soi n’a pas besoin de preuves bruyantes. Et parfois, le meilleur moyen de devenir une personne plus intéressante n’est pas d’inventer une aventure encore plus énorme sur soi-même, mais d’écouter vraiment celle de quelqu’un d’autre.

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