Couverture : Le livre perdu

Inde

Le livre perdu

Pays
Inde
Âge
7–11 ans
Version audio

Écouter le conte

Le livre perdu

Une ancienne légende khasi raconte qu’à une époque lointaine, les humains vivaient déjà dans de nombreuses vallées, sur les pentes des montagnes et près de rivières rapides. Ils bâtissaient des maisons, cultivaient leur nourriture, chantaient et se réunissaient pour les fêtes. Mais plus les villages se multipliaient, plus il devenait difficile de se souvenir de tout ce que les ancêtres avaient enseigné. Certains disaient : — Il faut agir ainsi, car nos anciens le faisaient. D’autres répondaient : — Non, moi j’ai entendu autre chose. D’autres encore ajoutaient leurs propres idées aux anciennes règles, ou en oubliaient la moitié. Selon le récit, le Grand Dieu appela alors deux représentants de peuples différents. L’un était Khasi, l’autre venait d’une terre lointaine. — Montez sur la montagne. Là, vous entendrez des enseignements qui aideront les hommes à vivre avec plus de sagesse, à se souvenir du bien, du respect mutuel et de leurs responsabilités envers la communauté. Les deux voyageurs partirent. Le chemin était difficile. Le sentier disparaissait entre les pierres, plongeait dans le brouillard ou longeait un précipice. Mais ils s’entraidaient. — Vois-tu cette corniche ? Nous pouvons nous y reposer. — Et j’ai aperçu une source. Remplissons nos récipients. Ils atteignirent enfin le sommet. Pendant trois jours et trois nuits, ils écoutèrent des conseils sur l’honnêteté, l’hospitalité, la justice, la mémoire des ancêtres, les enfants et la nécessité de conserver le savoir pour le transmettre. À la fin, chacun reçut un livre. — Ce que vous devez retenir est écrit ici. Rapportez ces connaissances à votre peuple. Lisez-les, expliquez-les, discutez avec respect et ne laissez pas l’essentiel se perdre. Les voyageurs reprirent la route. À l’aller, ils avaient traversé facilement une rivière à gué. Mais pendant leurs trois jours sur la montagne, de fortes pluies étaient tombées. Maintenant, l’eau grondait, écumait et emportait branches et feuilles. Les deux hommes s’arrêtèrent sur la rive. — Hier, on pouvait passer sans mouiller ses genoux, dit le Khasi. — Il faudra nager. Mais comment protéger les livres ? Ils réfléchirent longtemps. Le voyageur venu de loin avait les cheveux longs. Il enveloppa son livre dans un tissu, le posa haut sur sa tête et le fixa solidement. Le Khasi avait les cheveux courts. — Je tiendrai le livre entre mes dents. L’essentiel est de ne pas le laisser tomber. — Le courant est fort. Sois prudent. Ils entrèrent dans l’eau. Au début, tout se passa bien. Puis, au milieu de la rivière, le courant devint plus puissant. Le Khasi nageait de toutes ses forces, mais le livre dans sa bouche l’empêchait de respirer. Une vague le recouvrit. Il remonta à la surface, aspira de l’air, coula de nouveau et dut finalement ouvrir la bouche pour se sauver. Le livre fut emporté. — Non ! Il le rattrapa près d’une pierre, mais trop tard. Les pages étaient détrempées. L’encre s’était effacée. Le papier était devenu une masse molle et illisible. Le voyageur s’assit sur la rive avec le livre détruit entre ses mains. — J’ai perdu ce que je devais rapporter chez moi. Son compagnon s’assit à côté de lui. — Tu n’as pas tout perdu. Tu as entendu les enseignements. — Mais je ne me souviens pas de chaque mot. — Personne ne se souvient de chaque mot. Même un livre a besoin d’une personne qui le lise et le comprenne. Le Khasi réfléchit. Il décida malgré tout de remonter sur la montagne pour demander un autre livre. Mais lorsqu’il atteignit le sommet, il n’y avait plus personne. Le vent passait entre les pierres et les nuages semblaient si bas qu’on pouvait presque les toucher. L’homme resta un moment debout. — Je n’ai pas réussi à sauver le livre. Mais je ne laisserai pas disparaître tout ce que j’ai entendu. Il rentra chez lui. Dans son pays, il convoqua une grande assemblée. Vinrent les anciens et les jeunes, des femmes et des hommes, des gardiens de chansons, des connaisseurs des coutumes, ceux qui se souvenaient des histoires familiales et ceux qui savaient poser de bonnes questions. Le voyageur raconta son histoire du début à la fin. — Le livre s’est perdu dans la rivière. Je ne me souviens pas de chaque ligne. Aidez-moi à conserver ensemble ce qui reste dans ma mémoire. Un silence suivit. Puis une vieille femme dit : — Si une personne oublie un mot, une autre se souviendra peut-être du sens. Un jeune chasseur ajouta : — Si une règle est importante, nous pouvons la répéter lors de nos réunions. Une mère avec un enfant proposa : — Nous pouvons aussi raconter des histoires aux enfants. Une histoire se retient parfois mieux qu’une longue liste d’instructions. Un musicien toucha ses cordes. — Certaines paroles peuvent devenir des chansons. — Et d’autres, des proverbes, ajouta quelqu’un. C’est ce qu’ils firent. Ils discutèrent de tout ce que le voyageur avait retenu. Les conseils essentiels furent répétés lors des assemblées. Certains devinrent de courtes maximes. D’autres devinrent des récits racontés près du feu. Quelques-uns entrèrent dans les coutumes et les cérémonies. D’autres passèrent des grands-parents aux petits-enfants. Les années passèrent. Le livre de papier n’existait plus. Mais le savoir n’avait pas disparu avec lui. Il vivait dans les voix. Dans la mémoire. Dans les chansons. Dans les décisions de la communauté. Dans les histoires qu’une personne transmet à une autre. Et lorsque les enfants demandaient : — Pourquoi faisons-nous cela ainsi ? Les anciens ne répondaient pas seulement : — Parce que c’est comme ça. Ils s’asseyaient et racontaient une histoire. Une haute montagne. Deux voyageurs. Une rivière gonflée par la pluie. Un livre emporté par l’eau. Et des hommes qui avaient compris que le savoir ne vit pas uniquement sur une page. Un livre aide à se souvenir. Mais une voix humaine peut elle aussi devenir une bibliothèque, si l’on écoute avec attention, si l’on raconte honnêtement et si l’on n’a pas peur de demander encore une fois. On dit que c’est précisément pour cette raison que cette histoire nous est parvenue. Un livre s’est perdu. Mais le récit, lui, non.

May this story leave a little light in your heart ✨