Couverture : Le navet magique

Allemagne

Le navet magique

Pays
Allemagne
Âge
4–8 ans
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Le navet magique

Deux frères avaient autrefois servi dans l’armée royale. Tous deux avaient porté le même uniforme rouge, mais la vie leur avait réservé des chemins très différents.

L’aîné avait économisé de l’argent, acheté une belle maison, des chevaux et des champs. Ses granges étaient pleines de grain.

Le cadet était resté pauvre. Il n’était pas paresseux. La chance semblait simplement ne jamais être pressée de venir jusqu’à lui.

Un jour, il rangea son ancien uniforme et dit :

— Si mes mains savaient tenir une épée, elles sauront sûrement manier une pelle.

Il devint jardinier.

Au début, ce fut difficile. La terre était dure. La pluie refusait de venir ou tombait pendant des jours. Les moineaux considéraient chaque nouvelle graine comme une invitation personnelle au petit déjeuner.

Pourtant, le jardinier continua à travailler.

Il creusait, arrosait, désherbait et parlait même à ses plantes.

— Allez, les carottes, ne soyez pas timides.

— Chou, tu te débrouilles très bien aujourd’hui.

— Et vous, les navets, faites au moins semblant de pousser.

Les navets poussèrent.

Surtout l’un d’eux.

Au début, il était seulement un peu plus gros que les autres. Puis deux fois plus gros. Bientôt, ses feuilles couvraient la moitié du carré.

— Quel navet ! disait le jardinier.

Une semaine plus tard :

— Quel énorme navet !

Encore une semaine passa.

Un voisin vint le regarder.

— Je ne sais même plus comment appeler cette chose. « Navet » paraît trop petit.

Enfin, le jardinier décida de l’arracher.

Il tira seul.

Rien.

Il appela un voisin.

Toujours rien.

Deux autres personnes arrivèrent. Ils creusèrent autour, glissèrent de solides perches sous la racine et réussirent enfin à la soulever.

Le navet était si énorme qu’il remplissait presque une charrette entière.

Deux bœufs le tirèrent lentement sur la route.

— Qu’est-ce que tu vas en faire ? demandaient les gens.

Le jardinier se gratta la tête.

Le vendre ? Qui achèterait un navet qui avait besoin de sa propre charrette ?

Le cuisiner ? Un seul navet pourrait nourrir la moitié de la ville et faire détester les navets à l’autre moitié.

Il finit par décider :

— Je vais l’apporter au roi. Au moins, quelqu’un au palais sera surpris.

Les gardes eurent du mal à en croire leurs yeux.

— Qu’est-ce que tu apportes ?

— Un navet.

— Où est-il ?

— Juste devant vous.

— Nous pensions que c’était un tonneau jaune.

Le roi fut tout aussi étonné. Il fit le tour du navet dans un sens, puis dans l’autre.

— J’ai vu de grands chevaux, de grandes citrouilles et même un chat extraordinairement gros, dit-il. Mais jamais un navet pareil. Comment l’as-tu fait pousser ?

— Je n’en sais rien, Votre Majesté. J’ai simplement travaillé comme d’habitude.

Le roi interrogea le jardinier sur sa vie et apprit qu’il avait autrefois été soldat et vivait désormais très modestement.

— Tu viens de m’apporter le cadeau le plus étrange que j’aie reçu depuis des années, dit le roi. Et tu ne l’as pas fait dans l’espoir d’obtenir quelque chose. J’aimerais donc, moi aussi, te faire un cadeau.

Il lui donna une bonne parcelle de terre, plusieurs vaches et de l’argent pour acheter de nouveaux outils.

Le jardinier le remercia et rentra chez lui.

Désormais, il pouvait travailler sans se demander chaque jour s’il aurait assez de pain.

La nouvelle arriva bientôt jusqu’à son frère aîné.

— Quoi ? s’écria celui-ci. Le roi lui a donné des terres, du bétail et de l’argent pour un navet ?

— Pas un navet ordinaire, précisa un serviteur. Il était grand comme…

— Peu importe !

Le frère aîné se mit à marcher de long en large.

« Si un navet reçoit une telle récompense, pensa-t-il, imagine ce que le roi donnera pour un cadeau réellement précieux. »

Il choisit deux magnifiques chevaux, remplit un coffre de pièces d’or, ajouta de riches étoffes et porta le tout au palais.

— Je vous apporte un cadeau, Votre Majesté.

Le roi le remercia.

L’aîné resta debout, attendant.

Le roi aussi.

Le frère toussota.

— Peut-être… Votre Majesté souhaiterait-elle me donner quelque chose en retour ?

— En effet, répondit le roi. La générosité mérite la générosité. Et il se trouve que je possède quelque chose de plus remarquable que tout ce que j’ai vu récemment.

Le frère se redressa avec enthousiasme.

Les portes du palais s’ouvrirent.

Une charrette roula lentement dans la cour.

Dessus reposait le gigantesque navet.

— Le voici ! annonça le roi.

Le frère ouvrit la bouche, la referma puis l’ouvrit de nouveau.

— M-merci, Votre Majesté.

Sur le chemin du retour, il resta assis près du navet et devint de plus en plus furieux.

— J’ai donné de l’or, des chevaux et des étoffes, et j’ai reçu un légume !

Ce qui le tourmentait surtout, c’était que son frère cadet n’avait rien calculé et semblait malgré tout avoir obtenu davantage.

L’envie est une étrange chose.

D’abord, elle murmure : « Ce n’est pas juste. »

Ensuite : « Tu mérites davantage. »

Et si on l’écoute trop longtemps, elle peut finir par proposer quelque chose de vraiment stupide.

L’aîné l’écouta.

Il engagea deux voyous.

— Faites tellement peur à mon frère qu’il oublie sa bonne fortune. Mettez-le dans un sac et laissez-le réfléchir un moment.

Puis il invita son cadet dans la forêt en prétendant avoir découvert un trésor caché.

Le jardinier ne soupçonnait rien.

Deux hommes bondirent des buissons, lui passèrent un grand sac sur la tête, le nouèrent et le hissèrent à une grosse branche. Le sac resta suspendu peu au-dessus du sol.

— Reste là et réfléchis ! dirent-ils.

Soudain, on entendit des sabots sur la route.

Craignant d’être vus, les voyous s’enfuirent.

Le jardinier resta dans son sac.

Il se tortilla, tenta de défaire le nœud, mais rien ne fonctionnait.

Bientôt, un jeune étudiant arriva à cheval en chantant très fort et pas particulièrement juste.

Le jardinier eut une idée.

— Bonjour ! cria-t-il depuis le sac.

L’étudiant tira sur les rênes.

— Qui a parlé ?

— Moi. Là-haut.

L’étudiant leva la tête.

— Pourquoi es-tu assis dans un sac suspendu à un arbre ?

Le jardinier prit une voix très sérieuse.

— Ce n’est pas un sac ordinaire. C’est le Sac de la Sagesse.

— Le sac de quoi ?

— De la sagesse. On y reste un moment et les pensées deviennent plus claires. Si l’on y passe assez de temps, on commence même à comprendre les choses qui semblaient impossibles.

Les yeux de l’étudiant s’illuminèrent.

— Et qu’as-tu compris ?

— Entre autres, que l’envie peut donner à une personne un air encore plus ridicule qu’un navet gigantesque sur une petite charrette.

— Incroyable ! Est-ce que je peux essayer ?

— Je ne sais pas…

— Je t’en prie !

— Très bien. Mais commence par me faire descendre.

L’étudiant détacha la corde et libéra le jardinier.

— À mon tour maintenant !

— Puisque tu insistes.

L’étudiant entra dans le sac. Le jardinier le noua mais ne le souleva que juste assez pour que ses pieds touchent presque le sol.

— Alors ?

— Rien pour l’instant.

— La sagesse n’aime pas qu’on la presse.

— Combien de temps dois-je rester ?

— Juste assez longtemps pour retenir qu’il ne faut pas croire immédiatement toutes les promesses extraordinaires.

L’étudiant resta silencieux.

— Je crois que la première parcelle de sagesse vient d’arriver, dit-il.

Le jardinier éclata de rire, le fit descendre immédiatement et le libéra.

— Pardonne-moi cette ruse. Des inconnus venaient de me piéger. Il me fallait un moyen de sortir.

L’étudiant fronça les sourcils une seconde, puis rit lui aussi.

— Très bien. Et moi, j’ai appris une deuxième leçon : lorsqu’un sac parle depuis un arbre, il vaut mieux poser quelques questions supplémentaires.

Ils allèrent ensemble au village voisin et racontèrent ce qui s’était passé.

Très vite, tout le monde sut qui avait engagé les deux hommes.

Le cadet alla voir son frère.

— Tu désirais tellement ma chance que tu as failli perdre ton frère.

L’aîné baissa les yeux.

— Je ne pensais qu’à ce que tu avais reçu.

— Et te souviens-tu des années où tu possédais davantage que moi ? demanda le jardinier. Je ne t’ai jamais détesté pour ta maison ni pour tes chevaux. Je voulais seulement cultiver mon jardin.

Cette fois, l’aîné écouta réellement.

Il demanda pardon et répara les torts causés par son idée insensée.

Enfin, on découpa l’énorme navet. Une partie servit à un grand repas pour la ville, une autre nourrit les animaux de ferme et les meilleures graines furent séchées pour le printemps suivant.

Lorsque le printemps revint, l’aîné se rendit dans le jardin.

— Tu me donneras quelques graines ?

— Bien sûr.

— Et si mon navet devient encore plus gros que le tien ?

Le cadet sourit.

— Alors je serai le premier à venir l’admirer.

Ils plantèrent des navets ensemble.

Aucun ne redevint jamais aussi gros qu’une charrette, mais les frères n’en furent pas déçus.

Car le plus grand prodige de ce navet n’avait jamais été sa taille.

Il avait appris à l’un des frères à travailler sans perdre courage et à l’autre à ne pas mesurer le bonheur des autres avec sa propre envie.

C’est déjà beaucoup pour un simple légume.

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