

Israël
Le palais sens dessus dessous
- Pays
- Israël
- Âge
- 6–10 ans

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Le palais sens dessus dessous
Abraham et Sarah entreprirent un long voyage vers l’Égypte. La route semblait interminable. Le jour, l’air chaud tremblait au-dessus du sol. Le soir, le ciel devenait violet. La nuit, les étoiles paraissaient plus nombreuses que les grains de sable dans une poignée. Sarah était connue pour sa beauté. Mais Abraham admirait encore davantage son intelligence et son calme. Elle remarquait ce que les autres ne voyaient pas et ne tirait jamais de conclusion trop vite. À l’approche de la frontière égyptienne, Abraham s’inquiéta. — À la cour, on aime tout ce qui paraît inhabituel. Et nous sommes étrangers. Je ne voudrais pas qu’on nous retienne par simple curiosité. — Nous parlerons avec politesse et autant de vérité que la prudence le permet, répondit Sarah. Et souvenons-nous que la peur imagine souvent le danger avant même qu’il n’existe. Des agents surveillaient la frontière. Ils inspectaient les charrettes, comptaient les ballots et posaient mille questions aux voyageurs. Abraham transportait un grand coffre de voyage rempli de vêtements, de provisions et d’objets utiles. Un douanier plissa les yeux. — Qu’y a-t-il là-dedans ? — Des affaires de voyage ordinaires. — Du grain ? — S’il le faut, je paierai la taxe comme pour du grain. — Des épices ? — Je paierai aussi comme pour des épices. Les hommes se regardèrent. — Étrange voyageur. Tout le monde marchande et toi, tu es prêt à payer davantage. — Je veux seulement poursuivre ma route sans dispute. Mais leur curiosité n’en fut que plus grande. Ils firent ouvrir le coffre. Au même moment, Sarah arriva du puits où elle parlait avec quelques femmes. Tout le monde se tut un instant. Le chef des gardes murmura : — Il faut prévenir le palais de l’arrivée d’une telle visiteuse. Une simple inspection devint donc une affaire importante. Peu après, Abraham et Sarah furent conduits devant le pharaon. Le palais était immense. Des colonnes s’élevaient très haut, les sols brillaient, des fleurs flottaient sur des bassins et les serviteurs se déplaçaient presque sans bruit. Le pharaon reçut les voyageurs dans une grande salle. — On me dit que vous venez de loin. Restez dans mon palais. Vous y serez mieux que sur la route. — Merci pour votre hospitalité, répondit Sarah. Mais nous souhaitons nous reposer puis continuer notre voyage. Le pharaon fut surpris. On lui disait rarement non. — Pourquoi partir si vite ? Vous aurez la meilleure chambre, un jardin et des serviteurs. — Une belle chambre reste une chambre étrangère si l’on ne demande pas à celui qui l’occupe s’il souhaite y rester, répondit calmement Sarah. Cette réponse déplut au pharaon. — Vous resterez ici jusqu’à demain. Nous en reparlerons. Sarah fut conduite dans une belle chambre aux portes sculptées. Abraham fut installé dans une autre aile. Avant qu’on les sépare, il lui dit : — N’aie pas peur. Le matin apportera une solution. — Je n’ai pas peur. Je n’aime simplement pas les portes que l’on ferme sans demander l’avis de celui qui se trouve derrière. La nuit tomba. Alors des choses étranges commencèrent. Le pharaon voulut dîner. Il s’assit dans un fauteuil moelleux. Le fauteuil recula doucement. Il le rapprocha de la table. Le fauteuil recula encore. — Qui fait cela ? demanda-t-il avec colère. Les serviteurs se figèrent. — Personne, Seigneur. Le pharaon changea de siège. Le deuxième pivota sur le côté. Il essaya un troisième. Celui-ci se mit à tourner lentement. — Arrêtez ! Personne ne bougeait. Le pharaon tendit la main vers une coupe de jus de raisin. La coupe glissa tranquillement jusqu’à l’autre bout de la table. Il tendit de nouveau la main. La coupe repartit dans l’autre sens. Les serviteurs baissèrent les yeux pour cacher leur envie de rire. — Tout le monde dehors ! Dès que les portes se fermèrent, le tapis sous ses pieds s’enroula comme un rouleau. Le pharaon passa par-dessus. Le tapis se déroula puis s’enroula de l’autre côté. — Quelle absurdité ! Dans la chambre, les choses devinrent encore plus étranges. L’oreiller qu’il plaçait sous sa tête se retrouvait à ses pieds. La couverture glissait au sol. Le lit tournait si légèrement qu’à chaque fois qu’il fermait les yeux, la tête du lit semblait avoir changé de côté. Il passa dans une autre pièce. La porte, au lieu de s’ouvrir vers l’intérieur, s’ouvrit vers lui et le repoussa doucement dans le couloir. Il monta un escalier. Après dix marches, il se retrouva exactement sur le même palier. — J’étais pourtant en train de monter ! Le garde jura qu’il avait vu la même chose. À minuit, tout le palais vivait sens dessus dessous. Les cruches tintaient sans vent. Les rideaux se nouaient tout seuls. Les sandales des serviteurs échangeaient leurs places. Un cuisinier posait un pot sur l’étagère de droite et le retrouvait un instant plus tard à gauche. Le principal scribe déroula trois fois un parchemin et trois fois le texte se retrouva à l’envers. Enfin, un vieux serviteur osa parler. — Seigneur, depuis l’arrivée des voyageurs, plus rien ne reste à sa place. Le pharaon fronça les sourcils. — Tu crois que c’est leur faute ? — Je ne sais pas. Mais peut-être faudrait-il leur demander ce qu’ils veulent. Le pharaon se rendit dans la chambre de Sarah. Étrangement, tout y était calme. La lampe brûlait sans vaciller. Le tapis reposait bien à plat. La cruche restait sagement sur la table. Sarah était assise près de la fenêtre. — As-tu vu ce qui se passe dans mon palais ? demanda le pharaon. — J’ai entendu beaucoup de bruit. — Mes meubles sont devenus fous. — Peut-être n’aiment-ils pas que les choses soient placées là où elles ne devraient pas être. — Que veux-tu dire ? Sarah le regarda droit dans les yeux. — Un voyageur doit pouvoir poursuivre son chemin s’il le souhaite. Un invité doit rester un invité, pas devenir quelqu’un à qui l’on interdit de partir. Quand chacun occupe une place qui ne lui appartient pas, il n’est pas étonnant que les fauteuils finissent eux aussi par se tromper de place. Le pharaon allait répondre. À cet instant, sa couronne pivota sur sa tête et se retrouva à l’envers. Sarah ne put retenir un sourire. Le pharaon ôta la couronne, la regarda, puis éclata lui aussi de rire. — Très bien. J’ai compris. Il fit venir Abraham. — Vous pouvez poursuivre votre voyage. Personne ne vous retiendra. — Merci, répondit Abraham. Sarah ajouta : — Vos serviteurs devraient peut-être dormir un peu. Ils ont couru toute la nuit derrière les meubles. Le pharaon soupira. — Si demain matin mon palais est encore sens dessus dessous, je pars avec vous. À peine eut-il déclaré les voyageurs libres que tout devint silencieux. Dans la grande salle, le tapis se déroula. Les fauteuils retrouvèrent leurs tables. Les rideaux défirent leurs nœuds. Les cruches cessèrent de se déplacer. Et la couronne dans les mains du pharaon sembla même retrouver toute seule son bon sens. — Enfin, murmura le scribe. Le monde est de nouveau à l’endroit. Le lendemain matin, Abraham et Sarah quittèrent le palais. Le pharaon leur donna des provisions et ordonna d’ouvrir les portes devant eux. Lorsque les murailles furent déjà loin derrière, Sarah se retourna. Abraham demanda : — À ton avis, qu’est-ce que c’était ? Un miracle ? Un esprit protecteur ? Ou le palais lui-même qui avait décidé de donner son opinion ? Sarah sourit. — Je ne sais pas. Mais parfois, pour qu’une personne entende un simple « non », il faut qu’un palais entier se mette sens dessus dessous. On raconte qu’à partir de ce jour, avant de proposer à un invité de rester au palais, le pharaon demandait toujours : — Souhaitez-vous vraiment rester ? Et les vieux serviteurs répétèrent longtemps l’histoire de cette nuit où les chaises se promenaient, les escaliers oubliaient leur direction et la vaisselle fuyait son maître. Cette nuit-là, un grand palais avait appris à son souverain une règle très simple : l’hospitalité n’est véritable que lorsque la porte reste ouverte dans les deux sens.
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