

Nigeria
Le poisson et la femme du léopard, ou Pourquoi le poisson vit dans l’eau
- Pays
- Nigeria
- Âge
- 5–9 ans

Écouter le conte
Le poisson et la femme du léopard, ou Pourquoi le poisson vit dans l’eau
À une époque si lointaine que, disait-on, les rivières choisissaient encore elles-mêmes leur cours, les animaux de la région de Calabar parlaient comme les humains. Ils empruntaient les sentiers entre les villages et se réunissaient en conseil chaque fois qu’un différend devait être réglé. En ce temps-là, le Poisson ne vivait pas seulement dans l’eau. Il pouvait gagner la rive, marcher dans l’herbe humide et rendre visite à ses amis. Son meilleur ami était le Léopard. Le Léopard habitait à l’ombre d’une grande forêt avec sa femme. Dans leur maison flottait toujours une odeur de fruits grillés, d’herbes et de fumée de feu de bois. Chaque fois que le Poisson venait leur rendre visite, le Léopard se réjouissait. — Entre, mon ami ! Raconte-moi ce qui se passe du côté de la rivière. Et le Poisson répondait : — Commence plutôt par me raconter ce qui arrive dans la forêt. Sous l’eau, on ne sait rien de vos histoires. Ils étaient ainsi de grands amis : l’un connaissait tous les sentiers de la forêt, l’autre toutes les criques tranquilles. Mais, avec le temps, le Poisson commença à se comporter d’une manière étrange. Lorsque le Léopard partait loin dans la forêt, le Poisson venait de plus en plus souvent chez lui sans y avoir été invité. Il aimait passer de longues heures à bavarder avec la femme du Léopard, lui apporter des coquillages brillants et lui raconter des histoires amusantes. Il n’y aurait rien eu de mal à cela si le Poisson n’avait pas commencé à cacher ces visites. — Ne disons pas au Léopard que je suis venu, demandait-il. Il pourrait mal comprendre. La femme du Léopard se sentait chaque fois un peu plus mal à l’aise. — Si nous devons cacher cela à ton meilleur ami, lui dit-elle un jour, c’est peut-être que quelque chose ne va pas. Mais le Poisson balaya ses inquiétudes d’un geste. — Qu’y a-t-il de si grave ? Nous ne faisons que parler. Une vieille voisine vivait tout près de là. Elle avait remarqué que le Poisson apparaissait près de la maison chaque fois que le Léopard s’enfonçait dans la forêt. Au début, elle ne se mêla de rien. Mais les visites secrètes devinrent si fréquentes qu’elle finit par dire au Léopard : — Je ne veux pas semer la discorde entre deux amis. Pourtant, tu ferais mieux de demander directement au Poisson pourquoi il vient chez toi uniquement lorsque tu es absent. Le Léopard eut du mal à la croire. — Le Poisson ? Mon ami ? Non. Il ne ferait rien en cachette. — Alors ne te mets pas en colère avant de savoir, répondit la vieille voisine. Cherche simplement la vérité. Le lendemain, le Léopard fit semblant de partir très loin. Il suivit plusieurs sentiers, contourna un grand baobab, puis revint silencieusement par un autre côté. Près de sa maison, il aperçut le Poisson. — Ainsi, c’était vrai, dit le Léopard. Le Poisson tressaillit. — Je peux tout expliquer. — Alors explique. Pourquoi demandais-tu que tes visites restent secrètes ? Le Poisson ouvrit la bouche, la referma, puis l’ouvrit de nouveau. Mais aucune bonne réponse ne lui vint. La femme du Léopard sortit de la maison. — Je lui avais déjà dit que les secrets abîment la confiance. J’aurais dû t’en parler plus tôt, moi aussi. Je ne veux pas que cette histoire fasse de vous des ennemis. Le Léopard était très en colère. Sa queue fouettait l’air d’un côté à l’autre et ses griffes rayaient la terre. Mais au lieu de se battre, il se souvint de la coutume de leur pays : lorsqu’un conflit devenait sérieux, on le portait devant le conseil. — Que le roi Eyo nous entende, déclara-t-il. Je ne veux pas décider sous le coup de la colère. Le lendemain matin, toute la communauté se réunit près du grand arbre. Les animaux de la forêt, les oiseaux et les habitants des berges étaient venus. Le roi Eyo siégeait au milieu d’eux. Le Léopard parla le premier. — J’avais confiance dans le Poisson. Il était toujours le bienvenu chez moi. Pourtant, il a profité de mon absence et demandé que l’on me cache ses visites. Le roi se tourna ensuite vers le Poisson. — Et toi, que réponds-tu ? Le Poisson resta longtemps silencieux. — Je voulais qu’on s’intéresse à moi et je ne pensais qu’à ce que je désirais. Je savais que cela déplairait à mon ami, voilà pourquoi je demandais le silence. Cela prouve que je comprenais moi-même que je n’agissais pas honnêtement. — Et toi ? demanda le roi à la femme du Léopard. — J’aurais dû dire « non » plus tôt et refuser de garder ce secret, répondit-elle. Maintenant, je souhaite seulement que cette histoire se termine sans vengeance. Le roi Eyo réfléchit. — On ne peut pas ordonner à la confiance de revenir. Il faut la reconstruire, pas à pas. Pour l’instant, vous avez besoin de distance afin que la colère s’apaise. Il regarda le Poisson. — Tu as toujours préféré la rivière à la terre ferme. Désormais, tu vivras dans l’eau. Ce sera ta maison. Ne gagne la rive que là où tu seras en sécurité et où les anciennes querelles ne pourront pas recommencer. Le Poisson baissa la tête. — C’est juste. Le Léopard souffla, mais il ne grognait plus. — Je ne promets pas de tout oublier aujourd’hui. — Et personne ne te le demande, répondit le roi. Il suffit de ne pas transformer une blessure en une nouvelle blessure. Ce jour-là, le Poisson rejoignit la rivière. Lorsque l’eau toucha ses nageoires, elle ne lui sembla soudain plus froide, mais familière. Le Poisson s’enfonça davantage. Il aperçut des bulles argentées, les tiges vertes des plantes aquatiques et de petits cailloux que le soleil changeait en pépites d’or. — Comme c’est vaste ici, murmura-t-il. Jusque-là, l’eau n’avait été pour lui qu’un endroit où l’on pouvait entrer et ressortir. Pour la première fois, il regarda la rivière comme une véritable maison. Il apprit à trouver les criques tranquilles, à se protéger des courants trop forts, à chercher sa nourriture entre les pierres et à écouter la pluie tambouriner à la surface. Le temps passa. Un jour de grande chaleur, le Léopard vint boire à la rivière. Dans l’eau peu profonde, il aperçut un flanc argenté qu’il connaissait bien. Le Poisson le vit lui aussi. Ils restèrent un moment sans parler. Puis le Poisson dit : — Je ne te demande pas que tout redevienne comme avant. Je veux seulement te présenter encore une fois mes excuses. Le Léopard se pencha vers l’eau. — Je t’avais entendu la première fois. J’avais simplement besoin de temps. — Je comprends. Le Léopard but et allait repartir lorsque le Poisson l’appela. — Fais attention près du sentier du nord. La pluie a emporté une partie de la berge. Le Léopard se retourna. — Merci. Ce n’était pas encore le retour de leur ancienne amitié. Mais c’était le premier petit pont jeté entre eux. À partir de ce jour, le Poisson vécut dans l’eau. Ses enfants, puis les enfants de ses enfants, y naquirent à leur tour. Ils connurent bientôt chaque courant, chaque crique et chaque ombre fraîche sous la berge. Et les vieux conteurs expliquaient aux petits : — Voilà pourquoi le poisson a choisi l’eau pour maison. Puis ils ajoutaient : — Mais le plus important dans cette histoire n’est pas l’endroit où chacun habite. Souvenez-vous surtout qu’une amitié ne tient pas grâce aux secrets, mais grâce à la confiance. Si vous avez envie de cacher une action à votre ami, mieux vaut vous arrêter un instant et vous demander si cette action mérite vraiment d’être faite.
May this story leave a little light in your heart ✨
