Couverture : Le pouvoir de la langue magique

Mongolie

Le pouvoir de la langue magique

Pays
Mongolie
Âge
6–10 ans
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Le pouvoir de la langue magique

Un roi avait un fils qu’il aimait énormément. Le jeune prince était curieux, attentif et capable d’écouter ses maîtres pendant des heures, puis de poser des questions auxquelles même les vieux sages devaient réfléchir. Lorsqu’il grandit, son père lui dit : — Une couronne peut être posée sur la tête de n’importe qui. La sagesse, elle, ne se pose pas sur quelqu’un. Il faut la conquérir soi-même. Il envoya donc son fils dans le lointain Pays des Diamants, où vivaient des maîtres célèbres. Le fils du principal conseiller partit avec lui. Il devait lui aussi étudier, mais aimait davantage les compliments que le savoir. Les années passèrent. Le prince apprit les langues, le calcul, l’histoire, l’art d’écouter les gens et même une étrange science dont les maîtres parlaient à voix basse. Un jour, un vieux lama lui dit : — Il existe une langue que l’on n’apprend pas dans les livres. Pour la comprendre, il faut d’abord apprendre à écouter le monde. Il conduisit son élève dans un jardin. — Que dit le vent ? — Il fait bruisser les feuilles. — Ça, c’est le son. Mais que dit-il ? Le prince ferma les yeux. — Qu’il va pleuvoir quelque part non loin d’ici. — Bien. Et la corneille ? — Qu’elle a vu des voyageurs sur la route. Ainsi commença l’apprentissage le plus difficile. Avec le temps, le prince apprit non pas à comprendre chaque mot des oiseaux et des animaux, mais leurs signaux, leurs avertissements et la langue imagée de la nature. Son compagnon devenait de plus en plus jaloux. « Lorsque nous rentrerons, tout le monde le félicitera, pensait-il. Personne ne fera attention à moi. » Douze ans plus tard, les maîtres déclarèrent : — Vous pouvez rentrer chez vous. Le voyage du retour fut long. Un jour, les deux jeunes hommes se perdirent dans une plaine sèche. Ils n’avaient pas trouvé d’eau depuis trois jours. Le fils du conseiller s’assit, épuisé. — Je ne peux plus avancer. Une corneille passa au-dessus d’eux en croassant. Le prince leva la tête. — Nous devons aller vers le sud. Environ cinq cents pas. — Comment peux-tu le savoir ? — La corneille vient de l’eau. Elle nous a indiqué une source. — Une corneille t’a parlé ? — Parfois, il ne suffit pas d’entendre. Il faut comprendre. Ils suivirent la direction indiquée et trouvèrent effectivement une source claire. Au lieu d’être reconnaissant, le fils du conseiller sentit sa jalousie grandir encore. Le soir, il proposa : — N’empruntons pas la grande route. Nous gagnerons du temps en traversant la forêt. Le prince accepta. Dans les bois, son compagnon lui montra une vieille maison de chasse. — Passons la nuit ici. Lorsque le prince entra, le fils du conseiller ferma silencieusement la porte de l’extérieur. — Que fais-tu ? — Ce que j’aurais dû faire depuis longtemps. Je rentrerai seul. Je dirai que tu as disparu dans les montagnes. Et tous les savoirs dont tu es si fier ne t’aideront pas ici. — Ouvre ! Mais son compagnon s’éloignait déjà. Le prince comprit qu’il était inutile de crier. Il se souvint alors d’un enseignement du vieux lama : « Lorsque tu ne peux pas dire beaucoup de choses, trouve le mot qui peut contenir l’essentiel. » Une corneille était perchée sur une branche. Le prince prononça doucement : — Abarashika. C’était un mot convenu dans la langue magique. Il ne signifiait pas une seule phrase, mais toute une image : « Mon compagnon m’a trahi, m’a enfermé dans une maison de la forêt et est parti seul. Que celui qui comprend apporte de l’aide. » La corneille croassa et s’envola. Pendant ce temps, le fils du conseiller atteignit la capitale. Le roi sortit accueillir les voyageurs et pâlit en ne voyant pas son fils. — Où est le prince ? — Il… a disparu en chemin. Nous avons été séparés pendant une tempête. Je l’ai cherché, mais je ne l’ai pas retrouvé. — N’a-t-il rien dit avant de disparaître ? Le jeune homme se rappela le mot étrange. — Seulement « Abarashika ». Le roi fit venir tous les sages. — Qui peut m’expliquer ce mot ? L’un déclara que c’était le nom d’une étoile. Un autre pensait à une formule magique. Un troisième chercha le mot dans d’anciens livres. Un jour passa. Puis un deuxième. Personne ne trouva la réponse. Parmi les savants se trouvait un jeune assistant nommé Samba. Il ne se considérait pas comme un grand sage et, pour cette raison, écoutait davantage qu’il ne parlait. Une nuit, Samba sortit du palais et s’assit sous un arbre. Il entendit deux oiseaux. Un petit demanda à sa mère : — Pourquoi tous les humains sont-ils si inquiets aujourd’hui ? — Ils cherchent le sens d’un mot apporté par une corneille. — Et toi, tu le connais ? — Oui. Il parle d’une porte fermée dans la forêt, d’un voyageur trahi et du chemin qui mène jusqu’à lui. Samba s’immobilisa. — Montrez-moi la route, murmura-t-il. Les oiseaux volèrent d’un arbre à l’autre. Samba les suivit. À l’aube, il atteignit la forêt. Il entendit quelqu’un frapper. — Il y a quelqu’un ? — Oui ! répondit le prince. Samba trouva le verrou et ouvrit la porte. Lorsque le prince revint dans la capitale, son père resta longtemps incapable de parler. Puis il serra son fils dans ses bras. — Maintenant, je comprends ce que signifiait Abarashika. Le fils du conseiller fut appelé dans la salle du trône. Au début, il nia tout. Puis il vit le prince et baissa la tête. — J’avais peur d’être toujours deuxième à côté de lui, avoua-t-il. Le prince répondit : — Ce n’est pas mon savoir qui t’a rendu plus petit. Tu t’es diminué toi-même lorsque tu as laissé la jalousie te guider. Le roi ne lui infligea pas une punition cruelle. Il le renvoya de la cour et l’envoya travailler dans une école, où il devait aider les élèves plus jeunes et réapprendre l’honnêteté. Quant à Samba, le roi l’invita à étudier auprès des sages du palais. — Pourquoi moi ? demanda le garçon. Je ne connaissais pas la réponse. — Tu as fait quelque chose de plus important, dit le prince. Tu as écouté quand les autres voulaient seulement parler. À partir de ce jour, le prince répétait souvent aux enfants de l’école du palais : — La langue magique n’est pas toujours faite de mots mystérieux. Sa force consiste parfois à remarquer un signe, à entendre une voix discrète et à comprendre ce devant quoi les autres passent sans s’arrêter. Et le mot « Abarashika » resta longtemps dans les mémoires du royaume. Il rappelait que l’on peut enfermer la vérité derrière une porte, mais que si quelqu’un écoute le monde avec attention, elle finira toujours par trouver un chemin vers la lumière.

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