Couverture : Le prince Tourne-Tête et demoiselle Blanche-Neige

Pays-Bas

Le prince Tourne-Tête et demoiselle Blanche-Neige

Pays
Pays-Bas
Âge
6–10 ans
Version audio

Écouter le conte

Le prince Tourne-Tête et demoiselle Blanche-Neige

À une époque où les grandes forêts arrivaient encore jusqu’aux maisons des hommes, une demeure de chasseur se dressait sous un très vieux chêne. Quatre garçons et leur petite sœur y grandissaient ensemble. Les frères adoraient la fillette : ils lui apportaient des baies, lui sculptaient des jouets en bois et la laissaient les suivre sur les sentiers où l’herbe montait plus haut que ses genoux. Quand elle était toute petite, elle pouvait passer des heures à observer les araignées. Sa préférée était une minuscule araignée qui vivait entre les branches du chêne. Elle tournait si vite sur elle-même lorsqu’elle tendait les fils de sa toile que la fillette l’avait surnommée Tourne-Tête. — Regardez, il recommence à tourner ! riait-elle. Tourne-Tête, tu ne vas pas avoir le vertige ? L’araignée, bien sûr, ne répondait pas. Elle continuait seulement à tendre patiemment son fil argenté d’une branche à l’autre. Les années passèrent et la fillette devint une jeune femme. À cause de ses cheveux très clairs et de sa robe blanche des jours de fête, les voisins la surnommèrent Blanche-Neige. Elle était calme, curieuse, et préférait de loin les objets façonnés avec adresse aux bijoux précieux. De jeunes hommes commencèrent à venir à la maison sous le chêne. L’un vantait ses magnifiques fourrures, un autre exhibait des bijoux étincelants, un troisième promettait de rapporter des merveilles rares de villes lointaines. Blanche-Neige les écoutait poliment, puis répondait : — Merci. Mais un cadeau ne me dira pas si j’aurai encore plaisir à vivre avec quelqu’un après de longues années. Son père s’inquiétait, ses frères plaisantaient, sa mère soupirait, mais Blanche-Neige ne se pressait pas. Un jour, alors qu’elle était assise seule sous le chêne, les feuilles au-dessus de sa tête se mirent à frémir bien qu’il n’y eût pas de vent. Chhh… chhh… La jeune femme leva les yeux. Il lui sembla entendre le vieux chêne murmurer : — Ne regarde pas seulement l’enveloppe. Attends celui qui t’apportera non pas un objet brillant, mais un savoir. Blanche-Neige ne sut jamais si le chêne avait réellement parlé ou si un souffle d’air s’était simplement perdu dans ses branches. Mais elle retint ces mots. À cet instant précis, la petite araignée qu’elle connaissait si bien descendit d’une branche haute au bout d’un fil très fin. — Tourne-Tête ! s’écria-t-elle en riant. C’est vraiment toi ? À sa grande surprise, l’araignée répondit : — Oui. Tu te souvenais de moi quand tu étais enfant et tu n’as jamais détruit ma toile. Permets-moi maintenant de vivre près de toi pendant cent jours. Je voudrais te montrer quelque chose d’important. Blanche-Neige ne prit pas peur. — Cent jours, ce n’est pas l’éternité, répondit-elle. Tu peux rester. Le soir même, une forte tempête éclata. Le vent secoua les arbres, la pluie martela le toit et le vieux chêne craqua jusque dans ses plus grosses branches. Au matin, on découvrit qu’une grande branche s’était brisée. Près des racines, là où il n’y avait auparavant que de l’herbe, une fine pousse verte était sortie de terre. Tourne-Tête s’installa près de la fenêtre de Blanche-Neige. Chaque matin, il tissait de nouveaux fils. La jeune femme l’observait les relier avec une facilité étonnante. — Un seul fil est si fragile, disait-elle. Pourtant, ensemble, ils portent toute la toile. — Souviens-t’en, répondait Tourne-Tête. La force ne vient pas toujours de l’épaisseur. Elle peut naître de la manière habile dont on relie les choses entre elles. Pendant ce temps, la pousse verte grandissait sous le chêne. De petites feuilles étroites apparurent, puis une délicate fleur bleue. — Je n’en ai jamais vu de semblable, dit Blanche-Neige. — Ne sois pas pressée de la cueillir, demanda l’araignée. Laisse-la aller jusqu’au bout de son chemin. Un mois passa, puis un autre. La fleur se fana et des graines mûrirent à sa place. La tige devint solide et sombre. Au centième jour, Blanche-Neige se réveilla et ne vit plus aucune toile près de sa fenêtre. — Tourne-Tête ? appela-t-elle. Personne ne répondit. Elle sortit. Près du chêne se tenait un jeune homme inconnu, vêtu simplement de couleurs claires. Il tenait dans sa main la tige sèche de la fleur bleue. — N’aie pas peur, dit-il. Je suis Tourne-Tête. Un ancien enchantement m’obligeait à vivre sous la forme d’une araignée. Il ne pouvait prendre fin que le jour où quelqu’un accepterait ma présence non pour ma beauté, ma richesse ou par crainte, mais simplement parce qu’il me faisait confiance. Blanche-Neige fit le tour du jeune homme et plissa les yeux. — Et ta tête, elle ne tourne plus ? Il éclata de rire. — Maintenant, seulement quand je suis heureux. Il lui tendit la tige sèche. Blanche-Neige parut un peu déçue. — C’est cela, le grand secret ? — Fends-la dans le sens de la longueur. Elle ouvrit délicatement la tige et découvrit à l’intérieur de longues fibres fines. Elles étaient à la fois résistantes et douces. — On dirait les fils d’une toile d’araignée ! — Exactement. Sème les graines. Lorsque beaucoup de ces plantes auront poussé, récolte les tiges. On pourra en séparer les fibres, les tordre pour en faire du fil, puis croiser ces fils pour fabriquer du tissu. Ils semèrent les graines près de la maison. L’été suivant, tout un champ se couvrit de petites fleurs bleues. Blanche-Neige, ses frères et les voisins récoltèrent ensemble les tiges, les firent sécher, en retirèrent les fibres et apprirent à les filer. Au début, les fils étaient très irréguliers. — Celui-ci est aussi gros qu’une corde ! riaient les frères. — Et celui-là est aussi fin qu’un cheveu, répondait Blanche-Neige. Ce n’est rien. Demain, nous ferons mieux. Tourne-Tête leur montra comment tendre les fils sur un cadre et les entrecroiser. Peu à peu apparut leur première pièce de tissu claire et lisse. — Le lin, dit-il. Voilà comment nous appellerons cette plante. Avec le temps, les habitants apprirent à fabriquer avec le fil de lin non seulement une toile solide, mais aussi de délicates dentelles. Blanche-Neige aimait particulièrement leurs motifs, car chacun lui rappelait une toile d’araignée sous le vieux chêne. Une autre année passa. Tourne-Tête lui demanda alors : — Tu me connais maintenant sous ma forme d’araignée et sous ma forme humaine. Veux-tu que nous continuions à vivre et à travailler ensemble ? Blanche-Neige sourit. — À condition que tu promettes de ne pas disparaître pendant cent jours sans explication. — Je le promets. Ils organisèrent une fête joyeuse. Personne ne chercha à rivaliser avec des bijoux. Les cadeaux les plus précieux furent des serviettes tissées à la main, des rubans et les premiers morceaux de toile de lin blanche. Le vieux chêne continua longtemps à bruire au-dessus de leur maison. Chaque fois que le vent traversait sa couronne, Blanche-Neige croyait entendre l’arbre répéter son ancien conseil : — Ne regarde pas seulement l’enveloppe. Parfois, le plus grand trésor se cache dans une simple tige, dans un fil très fin ou dans quelqu’un à qui tu as laissé le temps de montrer qui il est vraiment.

May this story leave a little light in your heart ✨