Couverture : Le rêveur

Nouvelle-Zélande

Le rêveur

Pays
Nouvelle-Zélande
Âge
8–11 ans
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Le rêveur

Dans un village arménien entouré de vergers, de chemins de pierre et de montagnes bleues vivait un garçon que tout le monde appelait le Rêveur. Non qu’il fût paresseux. Il aidait son père au jardin, portait de l’eau, réparait les clôtures et calculait rapidement. Mais ses rêves étaient si vifs qu’au matin il se souvenait encore de leurs couleurs, de leurs voix et parfois même de leurs parfums. Un jour, il se réveilla avant tout le monde et resta assis devant la maison, pensif. Sa mère le remarqua. — Qu’as-tu rêvé ? — Un rêve très étrange. Mais je ne veux pas le raconter tout de suite. — Pourquoi ? — J’ai l’impression que je dois d’abord le comprendre moi-même. Sa mère se vexa. Son père insista lui aussi. — Je le raconterai quand le moment sera venu. La discussion devint une querelle. Chacun prononça des mots de trop. Le garçon partit marcher pour se calmer. Sur la route, il rencontra un voyageur. — Où vas-tu ? — Je ne sais pas encore. — Et pourquoi cette tête ? — J’ai fait un rêve que je ne raconte à personne pour le moment. Le voyageur sourit. — Une chose secrète peut avoir besoin de temps. Mais souviens-toi : un secret doit te rendre plus sage, pas plus seul. Le soir, le garçon atteignit une ville dominée par un grand palais. Près des portes, le prince recevait les habitants. — Qui es-tu ? Le Rêveur raconta son voyage et mentionna son mystérieux songe. Le prince, habitué à tout savoir, demanda : — Même à moi, tu ne le raconteras pas ? — Même à vous. Ce n’est pas un manque de respect. Je sens seulement que ce n’est pas encore le moment. Le prince fronça les sourcils. Sa fille Arevik, qui se tenait non loin, intervint : — Père, on ne peut pas exiger par autorité les pensées intimes de quelqu’un. Le voyageur fut nourri et logé dans une chambre d’hôtes. Arevik aimait les énigmes. — Je ne te demanderai pas ton rêve. Mais aimes-tu résoudre des problèmes ? — Beaucoup. Peu après, des envoyés d’un roi de l’Est arrivèrent avec un défi. Ils apportèrent un bâton parfaitement lisse et presque identique aux deux extrémités. — Notre roi demande quel bout était le haut de la branche et quel bout était le bas. Tous les savants du palais discutèrent. Arevik rapporta le problème au Rêveur. — Posez le bâton sur l’eau. L’extrémité qui a poussé plus bas sur l’arbre est généralement un peu plus dense et s’enfoncera davantage. L’expérience donna la réponse. Le deuxième jour, les envoyés amenèrent trois chevaux presque identiques. — Qui est la mère, qui est le poulain aîné, qui est le plus jeune ? Le Rêveur proposa de les nourrir après une nuit de repos. La jument regarda d’abord les jeunes. Le plus âgé avança avec plus d’assurance, tandis que le plus petit resta près de sa mère. Troisième défi : un bouclier d’acier et une lance. — Faites passer la lance à travers le bouclier. Montrez de l’intelligence, pas de la force. Le Rêveur remarqua un petit trou destiné à une lanière. — Il n’est pas nécessaire de briser ce qu’on peut comprendre. Il fit passer la pointe fine par l’ouverture. Les envoyés rirent. — Voilà la réponse attendue ! Le prince reconnut que ce garçon n’était pas insolent, mais intelligent. Il l’invita à étudier avec les conseillers. Avec le temps, Arevik et lui devinrent proches et comprirent qu’ils voulaient construire leur vie ensemble. Avant le mariage, le roi de l’Est invita le Rêveur à venir le rencontrer. Sur le chemin, il croisa un homme couché avec l’oreille contre le sol. — Que fais-tu ? — J’écoute les sons lointains. La terre les porte mieux que l’air. — Viens avec moi. Puis il rencontra un homme capable de franchir un ravin en un pas, un homme qui pouvait manger une quantité prodigieuse, un porteur d’eau qui pouvait boire une cuve entière, un homme très fort et un musicien dont les mélodies faisaient sourire les plus tristes. Ils furent sept. Le roi de l’Est les accueillit avec trois épreuves. La première fut un immense banquet. L’Insatiable se frotta les mains. — Enfin une tâche qui me correspond. Le soir, les plats étaient vides. Deuxième épreuve : on les installa dans une maison chauffée au point d’y suffoquer. — Il nous faudrait de l’eau, dit le Rêveur. Le Porteur d’eau refroidit les fours et les pièces. Troisième épreuve : déplacer un rocher que dix hommes n’arrivaient pas à bouger. Le Fort le souleva. Le Grand-Pas trouva le chemin le plus court. Celui qui écoutait la terre détecta une cavité dangereuse et détourna le groupe. Le Musicien joua pour rythmer l’effort. Le roi sourit. — J’ai compris. Chacun possède un talent particulier, mais votre véritable force vient de votre capacité à les unir. Le Rêveur rentra chez lui avec un message d’amitié entre les deux royaumes. Il épousa Arevik. Quelques années plus tard, ils étaient assis dans le jardin avec leur petite fille lorsque les parents du Rêveur vinrent les voir. La vieille querelle appartenait depuis longtemps au passé. Sa mère demanda : — Tu te souviens du rêve qui a commencé toute cette histoire ? — Bien sûr. — Le raconteras-tu maintenant ? Il regarda l’ouest où le soleil descendait, puis l’est encore doré. — J’avais rêvé d’un soleil à ma droite, d’un autre à ma gauche et d’une petite étoile près de mon cœur. — Qu’est-ce que cela signifiait ? — Je ne le savais pas à l’époque. Aujourd’hui, je crois que les deux soleils représentaient les deux maisons devenues amies, notre royaume et celui de l’Est. Et la petite étoile représentait la famille que je n’avais pas encore trouvée. Arevik sourit. — Tu as donc gardé le silence toutes ces années pour cela ? — Pas exactement. Un rêve ressemble parfois à une graine. Si l’on déterre la terre chaque matin pour vérifier si elle pousse, elle ne poussera jamais. Il faut lui laisser du temps. Leur petite fille leva la tête. — Moi aussi, j’ai fait un rêve aujourd’hui. Tout le monde se tourna vers elle. — Tu nous le racontes ? Elle plissa malicieusement les yeux. — Pas encore. Le jardin se remplit de rires.

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