

Allemagne
Le roi Bec-de-Grive
- Pays
- Allemagne
- Âge
- 8–12 ans

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Le roi Bec-de-Grive
Dans un royaume lointain vivait une princesse intelligente, très instruite et dotée d’une langue particulièrement acérée. Elle remarquait très vite les défauts des autres, mais rarement la profondeur des blessures que ses plaisanteries pouvaient laisser.
Lorsque de jeunes rois et princes venaient au palais, elle trouvait toujours une raison de se moquer de chacun.
Son père lui répétait souvent qu’elle n’était obligée d’aimer ni d’épouser personne, mais qu’elle pouvait refuser sans humilier.
Un jour, pendant une grande réception, la princesse aperçut un jeune roi à la barbe sombre qui se recourbait légèrement sous le menton.
— Regardez ! Sa barbe ressemble au bec d’une grive. Le roi Bec-de-Grive ! s’écria-t-elle en riant.
La salle devint silencieuse.
Le jeune roi se contenta de s’incliner.
— C’est spirituel, Princesse. Dommage seulement que tout le monde ici ne trouve pas cela drôle.
Ses paroles calmes restèrent dans l’esprit de la jeune femme.
Après la fête, son père lui parla.
— La vie au palais t’a rendu une chose trop facile. Tu regardes les gens de loin. Tu n’as jamais eu à cuire ton propre pain, réparer un toit, vendre quelque chose fabriqué de tes mains ou compter tes dernières pièces avant le marché.
— Que proposes-tu ?
— Un voyage. Sans domestiques. Sans ton titre. Va voir comment vivent les autres et décide toi-même de la personne que tu veux devenir lorsque tu reviendras.
Au début, la princesse se révolta.
Mais le lendemain matin, elle accepta.
À la porte de la ville, elle rencontra un musicien ambulant qui portait un vieux violon.
Ils traversèrent ensemble une grande forêt, des prairies vertes et une ville animée.
Chaque fois qu’elle demandait à qui appartenaient les terres, la réponse était la même :
— Au roi Bec-de-Grive.
— J’ai été injuste, reconnut-elle finalement.
Le soir, ils arrivèrent dans une simple petite maison où logeait le musicien.
Il n’y avait aucun serviteur.
La princesse apprit à allumer le poêle, préparer de la bouillie, nettoyer, tresser des paniers, filer du fil et aider dans la cuisine d’une auberge.
Son premier panier penchait tellement d’un côté qu’elle l’observa puis éclata de rire.
— On dirait un chapeau qui a changé d’avis et ne veut plus être un chapeau.
Cette fois, son rire ne blessait personne.
Plus tard, ils essayèrent de gagner de l’argent au marché en vendant des pots en terre.
Les affaires allaient bien jusqu’à ce qu’un cheval, effrayé par un tambour, fasse un écart et renverse l’étal.
Plusieurs pots se brisèrent.
Autrefois, la princesse aurait immédiatement réclamé une punition.
Mais elle vit que le cavalier avait failli tomber et que le cheval tremblait.
— Vous êtes blessé ? demanda-t-elle.
— Non. Mais votre marchandise… Je vais la payer.
— Aidez-moi d’abord à enlever les morceaux afin que personne ne se coupe. Nous réglerons le reste après.
Le soir, le musicien lui dit :
— Tu as changé.
— Peut-être ai-je simplement commencé à voir les personnes entières au lieu de m’arrêter au premier détail facile à tourner en ridicule.
Quelques jours plus tard, une grande fête fut organisée au palais royal.
La princesse accepta d’aider dans les cuisines.
Alors qu’elle portait un panier de pain, elle se retrouva soudain face au roi Bec-de-Grive.
— Nous nous sommes déjà rencontrés, dit-elle. Et je vous dois des excuses.
— Je me souviens, répondit-il.
Puis elle remarqua quelque chose de familier dans son regard.
Bec-de-Grive sourit et sortit le vieux violon.
— Le musicien ambulant ? s’écria-t-elle.
— Oui.
La princesse se mit en colère.
— Alors tout cela était un spectacle ?
— La forêt, la ville, le travail et le marché étaient bien réels. Mais j’ai caché qui j’étais parce que je voulais te prouver que tu m’avais mal jugé.
— Et tu as choisi de le faire en me trompant.
Bec-de-Grive baissa les yeux.
— Oui. C’était mon erreur. Je croyais te donner une leçon. Je comprends maintenant que personne n’a le droit d’organiser la vie d’un autre comme une épreuve sans son accord. Je suis désolé.
La princesse resta longtemps silencieuse.
— Je ne t’ai pas présenté mes excuses en attendant que tu oublies immédiatement mes paroles cruelles, dit-elle. Je ne suis donc pas obligée d’oublier immédiatement ta tromperie non plus.
— Non, tu ne l’es pas.
Ce fut leur première conversation entièrement honnête.
La princesse retourna au palais de son père, mais elle n’était plus celle qui l’avait quitté.
Elle ouvrit des ateliers où les enfants de familles nobles, ainsi que tous ceux qui le souhaitaient, pouvaient apprendre des métiers pratiques.
Elle y participait parfois elle-même et fabriquait encore des paniers un peu de travers.
Le roi Bec-de-Grive venait de temps à autre.
Au début, ils se contentaient de parler.
Puis ils se promenèrent ensemble.
Puis ils discutèrent et se disputèrent parfois, mais sans moquerie.
Peu à peu, une véritable amitié naquit.
Bien plus tard, elle devint de l’amour.
Lorsqu’ils décidèrent de se marier, personne ne força personne et aucun des deux n’essaya de « corriger » l’autre.
Au mariage, la princesse demanda qu’on place sur la table une vieille cruche fendue puis réparée.
— Pourquoi ? demandèrent les invités.
— Pour me souvenir, répondit-elle, que les gens ne deviennent pas meilleurs parce qu’ils ne font jamais d’erreurs. Ils deviennent meilleurs lorsqu’ils savent les reconnaître et en assumer la responsabilité.
— Et cela vaut autant pour les rois que pour les princesses, ajouta Bec-de-Grive.
Puis tous deux éclatèrent de rire.
Cette fois, ensemble.
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