Couverture : Le roi et le sage

Géorgie

Le roi et le sage

Pays
Géorgie
Âge
7–10 ans
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Le roi et le sage

Dans un royaume lointain régnait le shah Ali. Il aimait les livres, les poèmes, la musique et, plus que tout, les bons mots. Ali organisait souvent des fêtes et des concours pour les habitants de sa capitale. Un jour, il annonça une compétition étrange. — Trois cents pièces d’or à celui qui me dira quelque chose ou me posera une question qui m’obligera à répondre : « C’est impossible ! » La nouvelle parcourut la ville en quelques heures. — Facile ! disaient certains. — Le shah vient de tomber dans son propre piège ! Les anciens secouaient la tête. — Ne vous précipitez pas. Si Ali propose un jeu, il a sûrement réfléchi. Le jour venu, une foule immense remplit la place. Les musiciens jouaient. Les gardes se tenaient près du trône. À côté, un sac contenant trois cents pièces d’or brillait sur une table. Le premier candidat était un célèbre plaisantin. — Majesté ! Un cavalier vient d’annoncer que, ce matin, la Lune est tombée du ciel derrière les portes de la ville ! Tout le monde retint son souffle. Ali caressa sa barbe. — C’est possible. La place éclata de rire. — Comment cela pourrait-il être possible ? — Le cavalier a pu se tromper. Il a peut-être vu une grande lanterne ronde. Ou bien il a inventé cette histoire. Toi, tu as seulement dit qu’un cavalier avait annoncé cela. C’est parfaitement possible. Le plaisantin descendit, confus. Vint ensuite le médecin de la cour. — Ô grand shah ! Un miracle s’est produit dans votre jardin. Votre vieille chatte a pondu un œuf d’or ! Ali hocha la tête. — C’est possible. — Mais les chats ne pondent pas d’œufs ! — Bien sûr. Mais quelqu’un a pu déposer un œuf près de la chatte et te raconter cette absurdité. Il est donc possible que tu aies entendu cette histoire. Le médecin s’éloigna. Un astrologue apparut ensuite dans une robe couverte d’étoiles. — D’après le mouvement des planètes, des cornes de chèvre pousseront bientôt sur votre tête, vos mains auront des griffes de panthère et vous ne pourrez parler qu’en sifflant comme un oiseau. La foule riait déjà. Ali répondit avec gravité : — C’est possible. — Comment ? — Il est possible que tu lises très mal les étoiles. Les rires éclatèrent de nouveau. Le concours continua toute la journée. Puis le lendemain. Les habitants inventaient des chameaux volants, des rivières de miel, des arbres qui partaient en promenade et des montagnes qui chantaient au lever du soleil. Ali trouvait chaque fois une manière de répondre : — C’est possible. Le troisième jour, quelqu’un cria dans la foule : — Faites venir Nasr-ed-Din ! Si lui échoue, l’or restera au shah. Nasr-ed-Din était connu pour son esprit. Il arriva en vêtements simples, sans bijoux ni escorte. Derrière lui, il traînait deux grandes cruches de terre. — Paix à votre maison, shah Ali. Puissiez-vous régner encore cent ans. — C’est possible, répondit aussitôt Ali. — Et puisse la confiance de votre peuple grandir chaque année. — C’est possible. — Alors écoutez une vieille histoire. — C’est possible. Nasr-ed-Din posa les deux cruches devant le trône. — Votre défunt père connaissait bien mon défunt père. Le shah plissa les yeux. — C’est possible. — Avant une lointaine campagne militaire, votre père avait besoin d’argent en urgence. — C’est possible. — Mon père lui prêta deux cruches entièrement remplies de pièces d’or. La place devint silencieuse. Nasr-ed-Din continua : — Votre père promit que s’il ne pouvait pas rendre cette dette lui-même, vous le feriez à sa place. Je vous demande donc, Majesté, de remplir ces deux cruches d’or et de me rendre ce qui est dû. Ali regarda les cruches vides. Puis Nasr-ed-Din. Puis encore les cruches. — Mais c’est impossible ! Ton père n’a jamais possédé deux cruches d’or et n’a rien prêté au mien ! Le silence dura une seconde. Nasr-ed-Din sourit largement. — J’ai entendu les mots qu’il fallait, Majesté. Ali se figea. Puis la foule éclata de rire si fort que les pigeons s’envolèrent du toit du palais. Le shah fronça d’abord les sourcils. Puis il se mit à rire lui aussi. — Quel rusé ! Tu m’as obligé à choisir : reconnaître une dette incroyable ou dire « c’est impossible ». — Exactement. Parfois, la meilleure énigme n’est pas l’histoire la plus extraordinaire. Il suffit de placer quelqu’un devant un choix honnête. Ali ordonna qu’on lui remette les trois cents pièces. — Tu as gagné selon mes propres règles. Les règles établies par un souverain doivent s’appliquer aussi à lui. Nasr-ed-Din prit la récompense. Alors le shah demanda : — Pourquoi as-tu réellement apporté ces deux cruches ? — Pour que mon histoire paraisse plus convaincante. Ali tapa sur l’une. Quelque chose tinta. — Et ça ? — Une petite pièce de cuivre. Au cas où vous auriez décidé de rembourser la dette en plusieurs fois. Toute la place éclata de rire une nouvelle fois. Après ce jour, shah Ali continua d’organiser des concours. Mais il choisissait ses règles avec plus d’attention. Et lorsqu’une personne se montrait trop fière de son intelligence, on se souvenait des deux cruches de Nasr-ed-Din : — Le plus difficile n’est pas toujours de trouver la réponse. C’est parfois de remarquer où la vraie question s’est cachée.

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