Couverture : Le Tartaro reconnaissant et Eren-Suge

France

Le Tartaro reconnaissant et Eren-Suge

Pays
France
Âge
8–11 ans
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Le Tartaro reconnaissant et Eren-Suge

Dans un pays verdoyant entre les montagnes et la mer vivait un roi avec sa femme et leurs trois fils. Le roi aimait la chasse et adorait surtout étonner ses invités. Un jour, dans les montagnes, il rencontra un Tartaro, un géant à l’œil unique des anciennes légendes basques. Au lieu de le laisser poursuivre sa route, le roi ordonna qu’on le conduise au palais et qu’on l’enferme dans une grande écurie. — Demain, annonça-t-il, je donnerai un banquet et je montrerai à mes invités une merveille qu’ils n’ont jamais vue. Le Tartaro ne répondit rien. Il s’assit dans un coin et attendit. Le lendemain matin, deux des jeunes princes jouaient à la balle près de l’écurie. La balle rebondit contre un mur et roula jusqu’au géant. L’un des garçons courut vers la porte. — Rends-moi ma balle, s’il te plaît ! — Je te la rends si tu me libères, répondit le Tartaro. Le garçon rit. — D’accord, d’accord. Lance-la seulement ! Le géant lui rendit la balle. Peu après, elle roula de nouveau à l’intérieur. — Rends-la ! — Tu me libéreras ? — Oui, bien sûr ! La troisième fois, le Tartaro ne se pressa pas. — Cette fois, commence par tenir ta promesse. Le garçon cessa de sourire. — Mais la clé est chez ma mère. Je ne peux pas simplement la demander. Le géant lui expliqua comment prendre la clé discrètement puis la remettre à sa place. Le jeune prince s’appelait Yorge. Il hésita. Son père avait strictement interdit d’ouvrir l’écurie. Mais Yorge ne voyait pas devant lui une curiosité à montrer pendant un banquet. Il voyait un être vivant enfermé simplement parce qu’il était différent. Il apporta la clé et ouvrit. Le Tartaro sortit, redressa les épaules et inspira profondément l’air libre. — Tu m’as aidé alors que rien ne t’y obligeait, dit-il. Si un jour tu as besoin d’aide, appelle-moi. Je n’oublierai pas. Puis il disparut dans les montagnes. Le soir, le roi conduisit ses invités à l’écurie et la trouva vide. Il entra dans une terrible colère. Yorge prit peur. Sa mère comprit ce qui s’était passé et ne voulut pas que la colère du roi tombe sur son fils. — Pars quelque temps, lui dit-elle. Tu verras le monde, tu apprendras à répondre de tes décisions, et tu reviendras quand ton père se sera calmé. Elle lui donna de l’argent et un petit emblème orné d’un lys royal. Yorge partit loin de chez lui. Au début, il pensa que son argent durerait toujours. Il dormit dans les meilleures auberges, acheta des choses inutiles, invita des inconnus et ne réfléchit guère au lendemain. Puis, un matin, sa bourse fut vide. Il s’assit au bord du chemin. — Voilà une belle leçon d’indépendance, murmura-t-il. Je ne sais même pas où dormir ce soir. Alors il se souvint du Tartaro. — Tartaro ! Si tu te rappelles vraiment de moi, aide-moi ! Le géant apparut derrière un rocher presque aussitôt. — Je t’avais promis de venir. Mais aider ne veut pas dire faire tout à ta place. — Que dois-je faire ? — Va dans la ville derrière cette colline. Le roi y cherche un jardinier. Demande du travail. — Moi ? Jardinier ? Je ne connais presque rien aux plantes ! — Tu apprendras. Yorge se présenta au jardin royal. — Sais-tu t’occuper des plantes ? demanda le jardinier en chef. — Pas vraiment. Mais j’apprends vite et je suis prêt à travailler. On l’engagea comme aide. Le soir, le Tartaro revint près de la clôture. — Arrache seulement les vieilles plantes malades de cette plate-bande et ameublis bien la terre. Yorge travailla jusqu’à la nuit. Le lendemain matin, de solides légumes verts avaient remplacé les tiges faibles et trois fleurs extraordinaires avaient poussé à côté : l’une bleue, l’autre dorée, la troisième irisée comme le ciel du matin. Le roi n’en crut pas ses yeux. Yorge offrit les trois fleurs aux trois princesses. Il donna la plus belle à la plus jeune. Elle s’appelait Elisha. Elle aimait les plantes et connaissait presque toutes les herbes des environs. — C’est toi qui as fait pousser ces fleurs ? demanda-t-elle. — J’ai seulement travaillé la terre. Le reste appartient au prodige. Elisha sourit. — Au moins, tu ne t’attribues pas ce que tu n’as pas fait. À partir de ce jour, ils parlèrent souvent ensemble. Un matin, Elisha arriva au jardin très triste. — Que se passe-t-il ? demanda Yorge. — Dans huit jours, je dois aller dans la gorge où vit Eren-Suge. Yorge connaissait ce nom. Dans les récits basques, Eren-Suge était un serpent à sept têtes. — Pourquoi dois-tu y aller ? — Depuis des années, il effraie la vallée. Les habitants lui apportent des présents pour qu’il laisse les villages tranquilles. Maintenant, il exige que je vienne. — Et personne n’a trouvé une autre solution ? — Mon père cherche, mais personne n’ose s’approcher de la gorge. Yorge secoua la tête. — Tu ne devrais pas y aller seule. Le soir même, il appela le Tartaro. — J’ai encore besoin de ton aide. — Je sais. Cette fois, il faudra plus que du courage. Eren-Suge est fort, mais il est surtout convaincu d’être invincible. Le Tartaro lui donna un cheval, une épée légère et un manteau solide. — Ne cherche pas à tout résoudre en un seul coup. Détourne son attention, protège Elisha et recule si le danger devient trop grand. Le jour venu, Yorge atteignit la gorge. Elisha attendait dans une voiture fermée derrière sept portes. — Pars ! cria-t-elle en reconnaissant sa voix. Ne risque pas ta vie pour moi. — Je ne suis pas venu décider à ta place. Je suis venu te demander : veux-tu mon aide ? — Oui, répondit-elle. Yorge toucha les serrures avec l’épée du Tartaro. Les sept portes s’ouvrirent. Un grondement retentit. Eren-Suge sortit des rochers. Sept têtes se dressèrent au-dessus de son long corps. — Qui ose me contrarier ? — Quelqu’un qui ne te laissera pas emporter une personne contre sa volonté. Le combat commença. Yorge ne frappait pas au hasard. Il esquivait, forçait le serpent à tourner, tandis que le cheval bondissait entre les pierres. Les têtes d’Eren-Suge finissaient par se gêner les unes les autres. Deux d’entre elles perdirent leur force et s’abaissèrent. Le serpent recula. — Assez pour aujourd’hui ! siffla-t-il. Demain, nous verrons qui est le plus fort. Yorge ne le poursuivit pas. Le lendemain, le Tartaro lui apporta un autre cheval et un bouclier plus solide. — Hier, tu as gagné du terrain non par la force, mais par la patience. Cette fois, Eren-Suge attendait derrière quatorze portes enchantées. Elisha resta près de Yorge et observa attentivement. — La tête de gauche attaque toujours la première ! remarqua-t-elle. — Tu vois juste. Ils agirent ensemble. Elisha annonçait les mouvements du serpent. Yorge parait les attaques. Le cheval les emportait hors de portée. Deux autres têtes s’abaissèrent. Il en restait trois. Le troisième jour, le Tartaro amena un nouveau cheval, un grand chien et une petite bouteille d’eau parfumée. — À quoi sert cette eau ? demanda Yorge. — Eren-Suge va remplir la gorge d’une fumée brûlante. Asperge-en le cheval, le chien, Elisha et toi. Son parfum vous aidera à garder votre direction. Cette fois, vingt et une portes enchantées se dressaient devant eux. — Tu es revenu, dit Elisha. — Et toi, tu n’as pas reculé. — Parce que maintenant, je sais que nous n’attendons pas un miracle. Nous agissons. Eren-Suge surgit dans un nuage de poussière. — Vous ne partirez pas aujourd’hui ! Je vais remplir toute la gorge de fumée ! Elisha ouvrit la bouteille et aspergea tout le monde. La fumée grise les enveloppa. Pourtant, à travers elle, ils sentaient les herbes et la pluie fraîche. Le cheval ne paniqua pas. Le chien aboya dans la direction du serpent. Elisha avertissait Yorge de ses mouvements. Ensemble, ils obligèrent les trois dernières têtes à s’abaisser. Eren-Suge n’avait plus la force de menacer la vallée. Il s’enfuit vers des montagnes désertes et ne revint jamais. Sur les pierres restèrent sept grandes écailles brillantes. — Gardons-les comme preuve, dit Elisha. Sinon, quelqu’un pourrait vouloir s’attribuer le courage d’un autre. Elle eut raison. Quelques jours plus tard, un charbonnier se présenta au palais. — C’est moi qui ai chassé Eren-Suge. La récompense me revient. Il avait trouvé près de la gorge de vieux fragments de corne et prétendait qu’ils prouvaient son histoire. — Si tu as vraiment sauvé ma fille, je te récompenserai, dit le roi. — Qu’elle devienne ma femme, exigea l’homme. Elisha répondit immédiatement : — Non. Premièrement, ce n’est pas toi. Deuxièmement, même la personne qui m’a réellement aidée ne me reçoit pas comme une récompense. C’est moi qui déciderai un jour avec qui je veux partager ma vie. Le roi resta silencieux, puis acquiesça. — Tu as raison. Nous avons besoin de vérité, pas d’une décision précipitée. On organisa une épreuve pour retrouver le véritable héros. Un petit anneau fut suspendu au-dessus de la place. Les cavaliers devaient le toucher de la pointe de leur épée en passant au galop. Le Tartaro prêta à Yorge son cheval le plus agile et de beaux vêtements. Elisha le reconnut aussitôt. — C’est lui ! Yorge attrapa l’anneau au bout de son épée et, par vieille habitude de cacher son identité, repartit au galop. Un garde lança derrière lui une légère lance d’entraînement pour accrocher son manteau. Elle égratigna la jambe de Yorge. Le lendemain, Elisha remarqua son bandage dans le jardin. — Les roses étaient particulièrement épineuses hier ? demanda-t-elle avec un sourire. Yorge comprit que son secret était découvert. Le roi arriva. — Qui es-tu réellement ? Yorge lui montra l’emblème au lys donné par sa mère. — Je suis le fils d’un roi lointain. Mais cela ne me rend pas meilleur qu’un jardinier. Je ne veux pas qu’on me croie simplement à cause de ma naissance. Il sortit les sept écailles brillantes. Elisha apporta sept petits morceaux de tissu coupés dans ses vêtements de fête pendant les rencontres à la gorge. Les deux preuves correspondaient à son récit. Le charbonnier baissa les yeux. — J’ai menti. J’ai trouvé ces morceaux près de la gorge et j’ai voulu faire croire que c’était moi. Le roi ne le punit pas cruellement. — Tu retourneras à ton travail et tu rendras ce que tu as obtenu par mensonge. Et surtout, tu cesseras de t’approprier les actes des autres. Puis il se tourna vers Yorge. — Tu as aidé ma fille. Que veux-tu comme récompense ? Yorge regarda Elisha. — Je ne veux pas de récompense sous la forme d’une personne. Mais si Elisha elle-même le souhaite, j’aimerais rester près d’elle. — Je le souhaite, répondit-elle. Pas comme récompense. Comme mon choix. Quelque temps plus tard, ils décidèrent de se marier. Yorge invita ses parents. Son père arriva avec prudence. Depuis longtemps, il regrettait la colère qui l’avait poussé autrefois à menacer son fils après la fuite du Tartaro. Yorge l’accueillit près des portes. — Tu te souviens du géant que j’avais libéré ? Le roi soupira. — Oui. Et je me souviens de ma colère. J’avais tort. — Le Tartaro m’a aidé plusieurs fois. Si je l’avais laissé enfermé uniquement parce que j’avais peur de te désobéir, ma vie aurait été très différente. Le père serra son fils dans ses bras. — Tu as désobéi, mais par compassion. J’aurais dû t’écouter avant de me mettre en colère. Il y eut beaucoup de musique, de rires et de fleurs au mariage. Le Tartaro resta un peu à l’écart, car il n’aimait pas les grands banquets. Yorge vint le rejoindre. — Je ne sais toujours pas comment te remercier. Le géant secoua la tête. — Tu m’as remercié le jour où tu as ouvert la porte. Je n’ai fait que rendre un bien par un autre. — Alors nous sommes quittes ? — On ne tient pas de comptes avec la bonté, répondit le Tartaro en souriant. Puis il reprit le chemin des montagnes. Yorge n’oublia jamais deux choses : la liberté et la dignité valent plus que la curiosité d’un roi, et une aide offerte sans attendre de récompense peut revenir un jour de la manière la plus inattendue. Dans les villages de montagne, on raconta longtemps l’histoire du prince devenu jardinier, de la courageuse Elisha, d’Eren-Suge aux sept têtes et du Tartaro qui savait se souvenir du bien.

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