

Chine
Le tigre et l’homme
- Pays
- Chine
- Âge
- 6–9 ans

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Le tigre et l’homme
Au cœur d’une vaste forêt vivait une famille de tigres : le père, la mère et leurs trois jeunes fils. Le père était déjà vieux. Autrefois, il franchissait d’un bond les rochers et glissait sans bruit entre les hautes herbes. Désormais, il se reposait plus souvent à l’ombre des arbres. Un jour, il appela ses trois fils. — Écoutez-moi attentivement. Vous êtes devenus forts. Dans la forêt, peu d’animaux auront envie de se mesurer à un tigre. Pourtant, il existe une créature qu’il ne faut jamais sous-estimer. — Laquelle ? demanda aussitôt le plus jeune. — L’homme. Le deuxième tigre parut surpris. — On dit pourtant que les hommes n’ont ni nos crocs ni nos griffes. — C’est vrai, répondit leur père. Mais ils ont l’intelligence, des mains et la capacité de fabriquer des choses qui n’existent pas toutes seules dans la nature. Un homme peut être plus faible par le corps et trouver malgré tout le moyen de vaincre plus fort que lui. Ne cherchez pas le conflit avec les humains et ne les prenez jamais pour des êtres sans défense. Les deux fils aînés hochèrent la tête. — Nous nous en souviendrons. Le plus jeune, lui, ne dit rien. Il brûlait d’envie de voir de ses propres yeux cette créature dont même son père se méfiait. Peu de temps après, le vieux tigre disparut. Toute la famille le pleura et, pendant un moment, les trois frères suivirent ses conseils. Mais le plus jeune devenait chaque jour plus puissant. Ses épaules s’élargissaient, ses pattes se renforçaient et son pelage rayé brillait au soleil. Un matin, il contempla son reflet dans l’eau. « Une créature sans crocs ni griffes serait vraiment plus redoutable que moi ? pensa-t-il. Il faut que je le vérifie. » Sa mère et ses frères tentèrent de l’arrêter. — Père ne parlait jamais pour rien, lui rappela l’aîné. — Je vais seulement regarder, répondit le jeune tigre. Il ne m’arrivera rien. Et il quitta la forêt en direction de la vallée. Il n’avait pas marché une demi-journée lorsqu’il rencontra un vieux bœuf. L’animal avançait lentement, et son dos portait encore les traces d’années de dur travail. Le tigre n’avait jamais observé un bœuf d’aussi près. Il en fit le tour, puis demanda : — Es-tu un homme ? Le bœuf s’arrêta net. — Non. Je suis un bœuf. — Sais-tu où je peux trouver un homme ? — Oui. Les humains vivent plus loin, près des champs. Mais pourquoi en cherches-tu un ? Le tigre redressa fièrement la tête. — Je veux vérifier s’ils sont vraiment aussi puissants qu’on le raconte. Le vieux bœuf le regarda longuement. — J’ai travaillé de nombreuses années près des hommes. Certains étaient bons, d’autres demandaient trop aux animaux. Je peux cependant te dire une chose : ne juge jamais un humain uniquement à sa taille ou à ses muscles. Il sait inventer des moyens de diriger ce qui est plus fort que lui. Le tigre éclata de rire. — Tout le monde passe son temps à me mettre en garde. Moi, je veux voir par moi-même. Il poursuivit son chemin. Bientôt, il rencontra un vieil éléphant qui arrachait tranquillement des feuilles avec sa longue trompe. Le tigre s’immobilisa, impressionné. « Voilà ce que j’appelle de la force ! pensa-t-il. Si l’homme est plus puissant que lui, je dois absolument le rencontrer. » — Es-tu un homme ? demanda-t-il. L’éléphant agita une grande oreille. — Non, jeune ami. Je suis un éléphant. — Tu es immense ! Est-ce que toi aussi, tu te méfies des humains ? L’éléphant réfléchit avant de répondre. — Dans ma jeunesse, j’ai travaillé avec eux. Ils ont appris à guider même un animal aussi grand que moi. J’ai compris que la taille ne rend personne invincible. — Et toi aussi, tu vas me conseiller de faire demi-tour ? — Je te conseille seulement ceci : avant de mettre à l’épreuve la force des autres, mets à l’épreuve ton propre jugement. Le tigre agita la queue. — Décidément, aujourd’hui tout le monde parle en énigmes. Il repartit. Un peu plus tard, un bruit étrange parvint jusqu’à lui : Tac ! Tac ! Tac ! Le tigre se glissa derrière des buissons et aperçut un bûcheron. L’homme coupait du bois avec une hache et essuyait de temps en temps son front avec sa manche. Le tigre l’observa longuement. Enfin, il sortit sur le sentier. Le bûcheron se figea. Le tigre s’arrêta lui aussi. — Qui es-tu ? demanda-t-il. — Un homme, répondit le bûcheron en tenant sa hache un peu plus fermement. Et toi, tu me sembles être un tigre très curieux. Les yeux du tigre brillèrent. — Enfin ! Je te cherche depuis ce matin. — Et pourquoi donc ? — Je veux prouver qu’un tigre est plus fort qu’un homme. Le bûcheron ne discuta pas. — Tu es probablement plus fort que moi. Mais la force physique n’est pas le seul moyen d’agir. — Encore une énigme ! s’exclama le tigre. Montre-moi donc ce que tu sais faire et que je ne sais pas faire. — Très bien. Suis-moi. Ils empruntèrent un chemin dans la forêt et arrivèrent bientôt devant une petite maison construite avec de grosses rondins. Le tigre en fit le tour. — Qu’est-ce que c’est ? — Une maison. — À quoi sert-elle ? — Quand il pleut, je reste au sec. Quand le vent est froid, je peux me tenir au chaud. Et si un prédateur rôde dans la forêt, les murs solides peuvent me protéger. Le tigre plissa les yeux. — Je veux une maison comme celle-ci. — Alors regarde-la de l’intérieur. Le bûcheron ouvrit la porte. Le tigre entra prudemment. Il faisait frais et calme à l’intérieur. Une bande de lumière passait par une petite fenêtre. — Pas mal, dit le tigre. Même très bien. Donne-la-moi. — Tu es certain ? — Bien sûr. Je suis plus grand que toi, plus fort que toi et, en plus, je suis rayé. Cette maison me convient donc davantage. Le bûcheron sortit. — Alors reste-y un instant. Le tigre se promena dans la pièce, satisfait. — Regarde comme je suis bien ici ! cria-t-il. Puis il entendit : Clac ! Le bûcheron venait de fermer la porte avec le verrou extérieur. Le tigre bondit vers la sortie. — Ouvre ! — Pourquoi ? demanda calmement l’homme derrière la porte. Tu viens de dire que tu voulais cette maison. — Je ne veux pas y être enfermé ! — Voilà justement ce que je voulais te montrer. Tu es plus fort que moi. Pourtant, tu es entré là où je t’ai invité sans te demander pourquoi je le faisais. Ta force est toujours avec toi, mais pour l’instant elle ne peut pas t’aider. Le tigre rugit et poussa la porte de toute son épaule. Les rondins tremblèrent. Le verrou tint bon. Il essaya encore une fois. Rien. Alors le tigre s’assit au milieu de la pièce. Trois voix lui revinrent en mémoire. Celle de son père : « Ne sous-estime pas l’homme. » Celle du vieux bœuf : « Il sait diriger ce qui est plus fort que lui. » Et celle de l’éléphant : « Commence par éprouver ton propre jugement. » Le tigre cessa de rugir. — J’ai compris, dit-il enfin. — Qu’as-tu compris ? demanda le bûcheron. — Je croyais qu’être plus fort physiquement signifiait déjà tout savoir. Je n’ai écouté personne. Je n’ai même pas pensé qu’une porte pouvait se fermer de l’extérieur. Le bûcheron resta silencieux un instant. — Et que feras-tu si je te laisse sortir ? — Je retournerai dans la forêt. Et je ne chercherai plus les humains uniquement pour leur prouver que je leur suis supérieur. — Tu le promets ? Le tigre fronça légèrement le museau. Les mots suivants n’étaient pas faciles à prononcer. — Je le promets. Le bûcheron prit une longue corde attachée au verrou, s’éloigna de la porte et tira. Clac ! La porte s’ouvrit. Le tigre sortit. Il regarda d’abord l’homme, puis la maison, puis ses propres grandes pattes. — Mes griffes n’ont pas disparu, dit-il. Pourtant, aujourd’hui, j’ai appris que certaines des forces les plus importantes ne se trouvent pas dans les pattes. — Voilà une bonne leçon, répondit le bûcheron. Le tigre reprit le chemin des montagnes. Sur la route, il rencontra de nouveau l’éléphant. — Alors ? demanda le vieux géant. As-tu trouvé l’homme ? — Oui. — Et as-tu mis ton jugement à l’épreuve ? Le tigre baissa les oreilles, un peu gêné. — Disons que j’ai découvert qu’il a encore besoin d’entraînement. Plus près de la forêt, il retrouva le vieux bœuf. — L’homme était-il aussi grand et effrayant que tu l’imaginais ? — Non, répondit le tigre. Et c’est précisément pour cela que j’ai failli commettre ma plus grande erreur. Je cherchais la force là où elle se voit, et je ne remarquais pas celle qui agit sans bruit. Lorsqu’il revint enfin chez lui, sa mère et ses frères furent soulagés de le revoir. — Alors ? demanda l’aîné. Qu’as-tu appris ? Le jeune tigre s’allongea près de l’entrée de la grotte, exactement à l’endroit où leur père avait autrefois l’habitude de se reposer. — Qu’un animal fort a lui aussi besoin de prudence. Et qu’un conseil sage ne devient pas moins sage simplement parce que nous n’avons pas envie de l’entendre. À partir de ce jour, le jeune tigre resta courageux. Mais il cessa de confondre le courage avec la certitude d’être invincible.
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