

Inde
Le tigre et la mère d’Ulta
- Pays
- Inde
- Âge
- 6–9 ans

Écouter le conte
Le tigre et la mère d’Ulta
À la lisière d’une vaste forêt se dressait un vieil arbre aux branches largement déployées. Un jeune tigre aimait jouer entre ses racines, tandis que, tout en haut de la couronne, des grues avaient construit leur nid. Dans le nid grandissait un jeune grues. Ses parents lui apportaient à manger et, lorsqu’il restait une bouchée, il la lançait au petit tigre. Au début, ils se contentaient de s’observer. — Tu es couvert de rayures, remarqua un jour le jeune grues. — Et toi, tu es couvert de plumes, répondit le tigre. — Ça, je le savais déjà. — Et moi, je savais pour mes rayures. Ils éclatèrent de rire. C’est ainsi que commença leur amitié. Le tigre montrait à la grue les sentiers cachés entre les hautes herbes, et la grue lui racontait ce qu’on pouvait voir depuis le ciel. L’un savait où trouver de l’ombre pendant les heures les plus chaudes, l’autre où l’eau de pluie restait propre après une averse. Avec le temps, le tigre perdit sa mère. Dans la vieille version de l’histoire, cet épisode était très dur. Ici, disons simplement qu’elle ne pouvait plus rester auprès de lui et que le jeune tigre se retrouva bien seul. La grue n’abandonna pas son ami. — Ma famille ne remplacera pas la tienne, lui dit-elle, mais tu n’es pas obligé de rester seul. Dès lors, ils passèrent encore plus de temps ensemble. Une saison, les deux amis décidèrent de planter du curcuma. — Nous aurons notre propre carré de culture, déclara le tigre. — Toi, tu retourneras la terre, et moi, je déposerai les rhizomes, proposa la grue. Ils firent exactement cela. Le tigre ameublissait le sol avec ses pattes, la grue déposait soigneusement les rhizomes, puis tous deux les recouvraient de terre. Lorsque les premières pousses vertes apparurent, ils décidèrent de se partager la récolte à l’avance. — Choisis le premier, dit la grue. Le tigre contempla les feuilles luxuriantes. — Je prendrai ce qui pousse au-dessus du sol. Les feuilles sont grandes, vertes et nombreuses. — Alors je prendrai ce qui pousse sous la terre, répondit la grue. Le temps passa. Enfin vint le moment de récolter. Le tigre se retrouva avec un énorme tas de feuilles vertes. La grue, elle, déterra de magnifiques racines de curcuma, brillantes et parfumées. Le tigre regarda son tas, puis celui de son amie, et fronça les sourcils. — Ce que tu as obtenu a l’air bien plus intéressant. — Peut-être, répondit la grue. Mais c’est toi qui as choisi les feuilles. — Donne-moi la moitié de tes racines, et je te donnerai la moitié de mes feuilles. — Non. Nous nous étions mis d’accord avant la récolte. Le tigre se mit en colère. — C’est moi qui ai creusé la terre ! Sans moi, rien n’aurait poussé. — Et c’est moi qui ai apporté et planté les rhizomes ! répliqua la grue. De mot en mot, leurs voix montèrent trop fort. Le tigre s’approcha, la grue recula, effrayée, en battant des ailes, et le bout de l’une d’elles effleura le tigre près des yeux. Il bondit en arrière. — Aïe ! Je vois à peine ! La grue prit peur elle aussi. — Je ne l’ai pas fait exprès ! Je reculais seulement ! Mais le tigre était furieux. — Va-t’en ! La grue s’envola. Le tigre s’assit près du carré de curcuma. Ses yeux pleuraient et tout autour de lui semblait noyé dans le brouillard. Lorsque sa colère retomba, il comprit qu’il était seul et qu’il avait besoin d’aide. Un peu plus tard, un homme passa sur le sentier. — Brave homme, l’appela le tigre, n’aie pas peur. Je ne veux pas te faire de mal. Connais-tu quelqu’un qui sache soigner les malades ? L’homme s’immobilisa, mais il entendit que le tigre parlait calmement. — Dans notre village vit la mère d’Ulta. Elle connaît les soins et les plantes. Peut-être saura-t-elle te conseiller. Le tigre le remercia et se dirigea lentement vers le village. Il n’entra pas dans la cour sans permission. Il s’assit derrière la clôture et attendit. Bientôt, il entendit une femme appeler : — Ulta, le dîner est prêt ! Le tigre l’appela avec précaution : — Mère d’Ulta ! N’ayez pas peur. J’ai besoin d’un conseil. La femme passa la tête par la porte et, naturellement, eut d’abord un mouvement de recul. — Un tigre devant ma maison, ce n’est pas exactement un visiteur ordinaire. — Je comprends, répondit-il. Je me suis disputé avec un ami et maintenant j’ai mal aux yeux. Je ne vous demande pas de me laisser entrer. Dites-moi simplement ce que je peux faire. La mère d’Ulta lui apporta de l’eau propre et un morceau de tissu doux. — Commence par rincer tes yeux et ne les frotte pas avec tes pattes. Repose-toi à l’ombre. Si cela empire, ne pars pas seul sur les chemins. Le tigre suivit ses conseils. Il s’allongea sous un arbre, se rinça les yeux et se reposa longtemps. Vers le soir, le brouillard devant ses yeux commença à se dissiper et, le lendemain matin, il voyait de nouveau correctement. Il retourna près de la maison de la mère d’Ulta. — Vous m’avez aidé alors que vous auriez pu simplement fermer votre porte. Je veux vous remercier. — Ne m’apporte rien qui appartienne à quelqu’un d’autre, répondit-elle aussitôt. Si tu veux me remercier, fais quelque chose d’utile et d’honnête. Le tigre réfléchit. À partir de ce jour, lorsqu’il parcourait les chemins de la forêt, il prévenait les villageois des endroits où la pluie avait emporté la terre, chassait les sangliers des jeunes cultures et évitait d’effrayer les gens sans raison. Un jour, il trouva près d’un sentier un panier de fruits sauvages abandonné. Il pensa l’apporter à la mère d’Ulta, mais demanda d’abord aux personnes des environs si quelqu’un l’avait perdu. Le propriétaire fut vite retrouvé. Le tigre lui rendit son panier et comprit alors pourquoi la femme avait parlé d’une gratitude honnête. Quelque temps plus tard, il revint la voir. — Mère d’Ulta, dit-il, je me sens seul. J’aimerais rencontrer un autre tigre avec qui je pourrais vivre à proximité. Savez-vous où l’on peut en trouver ? La femme sourit. — Cela, c’est plus simple. Près de la rivière lointaine, j’ai plusieurs fois aperçu les traces d’une tigresse. Mais tu devras faire connaissance tout seul. Je ne peux pas arranger une rencontre à la place de deux tigres adultes. — C’est juste, admit-il. Le lendemain, il se rendit à la rivière. Pendant longtemps, personne ne vint. Le tigre s’apprêtait déjà à repartir lorsqu’il entendit un bruissement dans les roseaux. Une tigresse apparut sur la rive. Tous deux s’immobilisèrent. — Bonsoir, dit enfin le tigre. — Bonsoir, répondit-elle. Pourquoi es-tu assis près de mon endroit préféré pour boire ? — J’attendais quelqu’un avec qui parler. — Drôle de manière de faire connaissance. — Je trouve aussi. La tigresse se mit à rire. Ils parlèrent longtemps. Ils découvrirent qu’ils aimaient tous deux l’ombre fraîche au bord de la rivière, qu’aucun des deux n’appréciait les vantards et qu’ils pouvaient rester des heures à écouter la forêt nocturne. Le lendemain, ils se revirent. Puis encore une fois. Avec le temps, ils décidèrent de rester ensemble. Le tigre voulut remercier la mère d’Ulta. — Mais cette fois, nous ne ferons peur à personne et nous ne prendrons rien sans permission, dit la tigresse. — Ça, je l’ai déjà appris, répondit-il. Ils arrivèrent à la lisière du village et s’arrêtèrent à bonne distance. Le tigre appela d’une voix forte : — Mère d’Ulta ! C’est moi. Et je ne suis pas seul. La femme regarda dehors et aperçut deux tigres. — En voilà des visiteurs ! dit-elle. Qu’est-ce qui vous amène ? — Nous sommes venus vous remercier. Les tigres n’apportèrent que ce qu’ils pouvaient offrir sans nuire à personne : quelques belles plumes de paon trouvées dans la forêt après la mue, des herbes parfumées et un galet lisse de la rivière qui brillait au soleil. La mère d’Ulta accepta ce petit présent et leur dit : — Dans notre tradition, il existe un moment où, pendant la fête de Karam, les gens se réunissent, se remercient et échangent des cadeaux. Mais la gratitude ne doit pas devenir une dette. Je t’ai aidé parce que tu avais besoin d’aide. Maintenant, vivez paisiblement et faites du bien là où vous le pouvez. Les tigres s’inclinèrent et repartirent vers la forêt. Et la grue, dans tout cela ? Le tigre pensait souvent à elle. Un matin, il retourna près de leur ancien carré de curcuma et aperçut de longues pattes entre les feuilles vertes. La grue était revenue elle aussi. Ils restèrent silencieux un instant. — Je ne voulais pas te toucher avec mon aile, dit la grue. — Et moi, je n’aurais pas dû te mettre la pression à cause de la récolte, répondit le tigre. Nous avions conclu un accord et je me suis mis en colère simplement parce que mon propre choix ne me plaisait plus. — Alors, qu’allons-nous faire avec le curcuma ? Le tigre regarda les feuilles, puis les racines, et sourit. — Cette année, nous commencerons par apprendre à quoi servent les différentes parties de la plante. Ensuite seulement, nous nous partagerons la récolte. La grue éclata de rire si fort que des feuilles sèches tombèrent de l’arbre. À partir de ce jour, les deux amis ne prirent plus de décisions au hasard. Quand ils ignoraient quelque chose, ils demandaient. Quand ils se mettaient en colère, ils faisaient une pause. Et lorsqu’ils se trompaient, ils ne cherchaient pas un coupable avant d’avoir cherché la vérité. Parfois, le tigre racontait aux jeunes animaux : — Autrefois, je pensais que la force consistait à obliger tout le monde à s’écarter devant soi. Puis j’ai compris qu’il est bien plus difficile de demander de l’aide calmement, de remercier avec sincérité et de revenir vers un ami après une dispute. Et la mère d’Ulta, lorsqu’elle entendait les villageois raconter cette histoire, se contentait de sourire. Car, dans certains contes, le meilleur remède n’est pas une plante magique. C’est un conseil sensé, un peu de temps et la volonté de s’écouter enfin.
May this story leave a little light in your heart ✨
