

Ukraine
Le tsar et l’ange
- Pays
- Ukraine
- Âge
- 7–10 ans

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Le tsar et l’ange
Dans un royaume qu’aucune carte ne montre aujourd’hui régnait un tsar riche, puissant et terriblement orgueilleux. Parce qu’il portait une couronne, il était persuadé d’avoir toujours raison. Il n’écoutait guère ses conseillers, trouvait les demandes de son peuple ennuyeuses et se mettait en colère dès que quelqu’un osait le contredire. — Je suis le tsar, répétait-il. Je sais donc mieux que les autres. À force, on ne parlait plus qu’à voix basse au palais. Les juges hésitaient à lui rappeler ce qui était juste, et les gens ordinaires espéraient de moins en moins que quelqu’un écouterait leurs plaintes. Un jour, le tsar entra dans une église. Le prêtre lisait un passage rappelant que le pouvoir ne place personne au-dessus de la vérité et que celui qui est fort a d’autant plus le devoir de protéger les faibles. Ces paroles déplurent au tsar. Après l’office, il fit appeler le prêtre. — Ne lis plus jamais cela, ordonna-t-il. — Je ne peux pas effacer des paroles simplement parce qu’elles dérangent quelqu’un, répondit calmement le prêtre. Le visage du tsar rougit de colère. — Tu oses me contredire ? — Dans les affaires du royaume, j’obéis à la loi. Mais la vérité ne change pas sur ordre. Furieux, le tsar le menaça d’un châtiment sévère et lui donna quelques jours pour réfléchir. Le prêtre rentra chez lui profondément inquiet. Il avait moins peur pour lui-même que pour sa famille. Cette nuit-là, lorsqu’il finit par s’endormir, un ange lui apparut en rêve. — N’aie pas peur, lui dit l’ange. L’orgueil du tsar n’est pas plus puissant que la justice. Un jour viendra où il comprendra lui-même ce qu’il refuse aujourd’hui d’entendre. Le lendemain matin, le prêtre se réveilla plus serein. Ce même jour, le tsar partit à la chasse. La forêt était épaisse et fraîche. Des taches de soleil glissaient entre les branches, et la rosée brillait dans l’herbe. Soudain, un magnifique cerf surgit des fourrés. — À sa poursuite ! cria le tsar. Il lança son cheval au galop. Le cerf disparaissait entre les arbres, puis réapparaissait quelques instants plus tard, toujours juste assez près pour donner envie de continuer la chasse. Le tsar s’acharna tellement qu’il ne remarqua pas que les autres chasseurs étaient restés loin derrière. Enfin, le cerf atteignit une rivière et plongea dans l’eau. — Cette fois, tu ne m’échapperas pas ! pensa le tsar. Il laissa son manteau sur la rive et se jeta à l’eau à son tour. Mais lorsqu’il arriva au milieu de la rivière, quelque chose d’étrange se produisit. Le cerf avait disparu. Pas une éclaboussure. Pas une trace. Et sur la rive opposée, le tsar aperçut un homme qui lui ressemblait parfaitement. L’inconnu enfila le manteau royal, monta sur le cheval du tsar et partit en direction du palais. Le tsar cria, mais personne ne lui répondit. Cet homme était l’ange. Il avait pris l’apparence du souverain pour lui apprendre ce que ni les conseillers ni les livres n’avaient réussi à lui faire comprendre. Le véritable tsar, lui, resta seul dans la forêt. D’abord, il entra dans une colère terrible. — Comment osent-ils ? Je vais ordonner ! Je vais punir ! Mais il n’y avait personne à qui donner des ordres. Transi de froid et épuisé, il aperçut au loin une colonne de fumée et marcha dans cette direction. Près d’un four à briques, des ouvriers travaillaient. En voyant cet inconnu à moitié vêtu, ils lui donnèrent de vieux vêtements, de l’eau et un morceau de pain. Le tsar dévora le pain. Au palais, il avait chaque jour des dizaines de plats devant lui et ne remarquait presque jamais leur goût. À présent, cette simple tranche de pain lui paraissait meilleure que tous les festins. — Merci, murmura-t-il. Puis, par habitude, il ajouta : — Sachez que je suis votre tsar. Les ouvriers échangèrent un regard. — Notre tsar se trouve au palais. — C’est faux ! C’est moi ! Il se mit à réclamer un cheval, une escorte et l’obéissance de tous. Les ouvriers décidèrent que ce voyageur plaisantait ou que la fatigue lui avait brouillé l’esprit, et lui demandèrent de poursuivre son chemin. Le tsar en fut profondément vexé. Près du four suivant, la même chose se produisit. On lui donna à manger. On l’écouta. On eut pitié de lui. Mais dès qu’il se remit à donner des ordres d’un ton brutal, les gens cessèrent de lui prêter attention. Ce n’est qu’au troisième four que le tsar comprit enfin qu’il valait mieux ne rien dire de sa couronne. — Pourriez-vous m’indiquer le chemin de la capitale, s’il vous plaît ? On lui expliqua la route et on lui donna même une vieille paire de bottes, car ses pieds étaient couverts d’ampoules. Le tsar marcha toute la journée. Pour la première fois, il remarquait combien la ville pouvait être loin pour une personne sans cheval. Combien un simple baluchon pouvait peser lourd. Combien la nuit paraissait froide lorsqu’on n’avait pas de toit. Et quelle valeur pouvaient avoir une tasse d’eau, un morceau de pain ou une parole bienveillante. Lorsqu’il atteignit enfin la capitale, des gardes surveillaient les portes. — Qui êtes-vous ? — Je… commença le tsar. Il allait crier, comme autrefois : « Votre souverain ! » Mais il se retint. — Je suis un voyageur. Comme il n’avait aucun document, les gardes le questionnèrent longuement. Lorsqu’il tenta d’expliquer qu’un autre homme, vêtu de ses habits, se trouvait au palais, ils secouèrent la tête. — Nous avons déjà un tsar. Tout le monde l’a vu. Ils le laissèrent entrer dans la ville, mais pas dans le palais. Alors commença pour lui une vie qu’il n’avait jamais imaginée. Il parcourut les rues à la recherche de travail. Et il découvrit qu’il ne savait ni tailler du bois, ni fabriquer des chaussures, ni cuire du pain, ni réparer un toit. Toute sa vie, les autres avaient travaillé pour lui. À présent, il regardait les artisans d’un tout autre œil. « Je pensais qu’il suffisait de donner un ordre, songeait-il. Mais combien de savoir et d’efforts faut-il pour qu’une ville continue simplement à vivre ! » Pendant ce temps, l’ange qui avait pris l’apparence du tsar gouvernait d’une manière complètement différente. Dès le premier soir, le prêtre se présenta au palais. — Je n’ai pas changé d’avis, déclara-t-il. Je n’effacerai pas la vérité. Le tsar-ange répondit : — Et tu as raison. Un souverain qui a peur d’une parole vraie a peur de sa propre conscience. Le prêtre crut avoir mal entendu. Très vite, les habitants du royaume remarquèrent eux aussi les changements. Le nouveau tsar sortait dans la ville sans procession fastueuse et posait des questions que l’ancien souverain n’avait jamais posées : — Qui a été traité injustement ? — Quelle plainte est restée sans réponse ? — Quel juge a accepté un cadeau pour modifier sa décision ? — Dans quel village les paysans attendent-ils encore de l’aide après une mauvaise récolte ? Les fonctionnaires malhonnêtes étaient écartés. Ceux qui rendaient des décisions équitables étaient félicités. Au palais, on réserva même un jour pendant lequel n’importe qui pouvait venir présenter son affaire. Peu à peu, le royaume changea. Le véritable tsar, lui, vivait parmi les gens qu’il avait autrefois à peine remarqués. Il vit une mère partager sa dernière miche entre ses enfants. Il vit un artisan rendre à son voisin une pièce reçue en trop. Il vit un vieil homme qui possédait très peu laisser tout de même un bol de nourriture près de sa porte pour un voyageur affamé. Au début, le tsar s’étonna. Puis il eut honte. Et enfin, il commença lui-même à aider comme il le pouvait. Un jour, il porta de l’eau pour un artisan du matin au soir. Une autre fois, il balaya une cour en échange d’un repas. Plus tard, il apprit à empiler le bois avec tant de soin que le maître de maison le félicita : — Je vois que tes mains commencent à connaître le travail. Pour la première fois, le tsar recevait un compliment non pour son titre, mais pour ses propres efforts. Cette sensation étrange le réchauffa davantage que tous les saluts et toutes les révérences de sa vie passée. Plusieurs années s’écoulèrent. Un jour, une annonce retentit dans toute la capitale : — Le tsar organise un grand banquet ouvert à tous. Que viennent les riches et les pauvres, les artisans et les paysans, les jeunes et les vieux ! L’ancien tsar s’y rendit lui aussi. Dans la cour, de longues tables avaient été dressées. Personne ne demandait qui portait de beaux vêtements et qui n’avait qu’une vieille veste. Il y avait une place pour chacun. L’ange, toujours sous l’apparence du souverain, allait lui-même de groupe en groupe et demandait : — La justice est-elle respectée dans votre région ? Quelqu’un profite-t-il de sa force pour opprimer les plus faibles ? Vos plaintes arrivent-elles réellement jusqu’au tribunal ? Le véritable tsar reçut à manger comme tous les autres. Et il pensa : « Quand j’étais assis sur le trône, je n’ai jamais posé ces questions. » Du temps passa encore. Il y eut un deuxième grand banquet, puis un troisième. Pendant ces années, le véritable tsar avait changé. Son ton n’était plus celui d’un homme habitué à commander. Il savait remercier. Il savait patienter. Il savait écouter. Après le troisième banquet, l’ange l’arrêta près de la porte du palais. — Viens avec moi. Ils entrèrent dans une pièce silencieuse. — Sais-tu qui je suis ? demanda l’ange. Le véritable tsar le regarda longuement. — Maintenant, je crois que oui. — Tu avais du pouvoir, mais tu ne savais pas à quoi il devait servir. Tu pensais que la couronne te donnait le droit de ne pas écouter les autres. En réalité, elle t’impose le devoir d’écouter plus attentivement que quiconque. Le tsar baissa la tête. — J’ai été injuste. — Qu’as-tu appris ? Le tsar réfléchit avant de répondre. — Que le pain a une autre valeur lorsqu’on sait combien de travail il contient. Que la demande d’un homme ne devient pas insignifiante parce qu’il est pauvre. Que la peur peut faire taire les gens, mais leur silence ne donne pas raison au souverain. Et que la justice commence lorsque l’on cesse d’écouter seulement sa propre voix. L’ange sourit. — Alors il est temps de te rendre ce que tu as perdu. Des serviteurs apportèrent des vêtements propres. On coupa les cheveux du tsar, on le lava, on le prépara et on le vêtit comme un souverain. — Va, dit l’ange. Désormais, gouverne de telle manière que les gens ne redoutent pas ta puissance, mais puissent compter sur ta justice. À ces mots, l’ange disparut. Le lendemain matin, le tsar se présenta devant son peuple. Il ne disait plus : « Je suis le tsar, donc je sais mieux que vous. » Il disait : — Parlez. Je vous écoute. On raconte qu’à partir de ce jour, dans ce royaume, la couronne ne fut plus seulement le signe de celui qui se tenait au-dessus des autres. Elle devint le rappel de celui qui répondait de tous. Et chaque fois que le tsar sentait l’orgueil revenir doucement dans son cœur, il demandait qu’on lui apporte un simple morceau de pain noir. Il en prenait une bouchée. Et il se souvenait de cette journée dans la forêt où il avait compris, pour la première fois, combien une bonté ordinaire peut être précieuse.
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