Couverture : Les deux frères, Jhorea et Jhore

Inde

Les deux frères, Jhorea et Jhore

Pays
Inde
Âge
7–10 ans
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Les deux frères, Jhorea et Jhore

Deux frères orphelins vivaient ensemble : Jhorea, l’aîné, et Jhore, le cadet. Ils avaient appris très jeunes à compter l’un sur l’autre. Quand ils furent assez grands, ils partirent dans un autre village pour chercher du travail. Jhorea fut embauché dans les champs. Il était patient, attentif et réfléchissait toujours avant d’agir. Jhore gardait des chèvres. Il avait bon cœur, mais comprenait les paroles d’une manière tellement littérale que des choses étonnantes lui arrivaient presque chaque jour. Un soir, les frères découvrirent qu’ils n’avaient plus de riz. — Jhore, dit l’aîné, va demander ton paiement aux propriétaires des chèvres. L’un te donnera un pai, l’autre un pawa, le troisième un paila. Rassemble tout et rapporte-le pour que nous puissions cuire du riz. Dans cette région, pai, pawa et paila étaient des mesures. Jhore crut que son frère voulait les récipients eux-mêmes. Il alla à la première maison. — Donnez-moi un pai. — Un pai de riz ? — Non, juste le pai. On lui donna la petite mesure en bois. Il demanda ensuite un pawa puis un paila. Très fier, il rentra, posa les trois récipients dans la marmite et les fit bouillir. Jhorea revint du champ affamé. — Alors, le riz ? — Très étrange, répondit Jhore. Je le fais cuire depuis longtemps et il reste dur. L’aîné regarda dans la marmite et se prit la tête entre les mains. — Je voulais du riz mesuré avec ces récipients, pas les récipients eux-mêmes ! Jhore réfléchit. — Il fallait le dire ainsi. Le lendemain, Jhorea lui donna une tâche qui lui semblait plus simple. — Tu vas labourer. Si la charrue se prend dans une racine, enlève la racine. Et ne fais aucun mal aux animaux. Jhore répéta les instructions deux fois. Dans le champ, la charrue accrocha une grosse racine. Jhore posa l’outil, conduisit les bœufs à l’ombre puis s’adressa à la racine : — Écoute, mon frère dit qu’il faut t’enlever. Tu ne voudrais pas bouger toute seule ? La racine ne répondit évidemment pas. Alors Jhore la déterra à la main. À la fin, il était couvert de terre de la tête aux pieds. — Au moins, les bœufs vont bien, observa Jhorea. C’est déjà un progrès. Un autre jour, Jhore gardait les chèvres sous un soleil brûlant. Il mangeait du grain grillé et remarqua que les chèvres couchées à l’ombre remuaient la mâchoire. — Quelles rusées ! Je ne vous ai rien donné et vous mangez quand même ! Puis il comprit qu’elles ruminaient simplement l’herbe avalée plus tôt. — Ah ! Vous savez manger deux fois la même nourriture. Voilà un talent utile. Ainsi passaient leurs journées : Jhorea travaillait, tandis que Jhore découvrait le monde d’une façon toute personnelle. Un soir, leur employeur les accusa injustement d’avoir abîmé une récolte. Jhorea décida qu’il valait mieux partir que passer sa vie à prouver son honnêteté. Les frères reprirent la route. À la tombée de la nuit, ils montèrent dans un grand arbre pour dormir en sécurité. Peu après, un rajah et sa suite s’arrêtèrent sous cet arbre. Ils se rendaient à une fête avec des tambours, des étoffes, de la vaisselle et de nombreux paquets. Tout le monde s’endormit. Jhore aperçut un gros tambour. — Frère, j’ai toujours voulu savoir comment un tambour sonne la nuit. — N’y pense même pas. Mais Jhore bougea et fit tomber une branche sèche. Boum ! La branche frappa le tambour. Les chevaux s’agitèrent, les gens se réveillèrent. — Le tonnerre ! — Un esprit de la forêt ! En quelques instants, toute la suite avait disparu sur la route. Les frères descendirent. — Nous devons rendre leurs affaires, dit Jhorea. — Même le tambour ? — Surtout le tambour. Le lendemain matin, ils rattrapèrent la caravane. Le rajah fut d’abord surpris, puis éclata de rire lorsqu’il entendit la vérité. — Des voleurs ne courent pas après leur victime pour lui rendre ses bagages. Je vais vous donner du travail chez moi. Les frères s’installèrent près du palais. Jhorea travailla si bien qu’on lui confia rapidement davantage de responsabilités. Jhore, lui, continua à étonner tout le monde. Un jour, on l’envoya chercher du grain mûr dans un champ. Il vit des insectes sur les épis. — Ne vous inquiétez pas, dit-il aux plantes. Je vais vous sauver. Heureusement, il se souvint d’un enfumoir qu’il avait vu chez un jardinier. Un peu de fumée éloigna les insectes et la récolte fut préservée. Jhorea n’en revint pas. — Tu as trouvé ça tout seul ? — J’ai seulement réfléchi un peu plus longtemps que d’habitude. — Continue. Une autre fois, Jhore entendit les gousses sèches craquer dans le vent. — Qui m’appelle ? Crac, crac ! Il allait se fâcher contre le champ, puis se rappela le conseil de son frère. Il s’assit et écouta. — Ah ! Vous ne vous disputez pas. Ce sont les graines qui font de la musique. Il fabriqua de petits hochets avec quelques gousses et les donna aux enfants. Peu à peu, les villageois cessèrent de voir en lui seulement le garçon qui comprenait tout de travers. Ils découvrirent quelqu’un capable d’apercevoir de l’extraordinaire dans les choses ordinaires. Un jour pourtant, les frères se disputèrent. Jhorea était fatigué et prononça des paroles trop dures. Jhore, blessé, partit seul. Hors du village, il rencontra des voyageurs perdus. — Je vais vous montrer le chemin. Il avançait devant eux lorsqu’un tigre remua dans les buissons. Jhore se figea. Le tigre aussi. Le garçon se dit que l’animal avait peut-être autant peur de lui que lui de l’animal. Il recula lentement, sans lui tourner le dos, puis conduisit les voyageurs par un autre sentier. Ils atteignirent le village sans danger. Pour le remercier, les voyageurs lui donnèrent un petit sac de figues séchées. Quand il rentra, Jhorea le cherchait partout. — Frère ! J’ai cru qu’il t’était arrivé quelque chose. — Et moi, je croyais que tu étais vraiment très fâché contre moi. — Je l’étais. Mais cela ne veut pas dire que je veux te perdre. Jhore lui tendit une figue. — Alors, paix ? — Paix. Ils s’assirent sur le seuil et partagèrent les figues. Plus tard, Jhorea dirigea une grande partie du domaine du rajah. Jhore apprit aux jeunes bergers une règle simple : — Si tu n’as pas compris, demande. Si quelque chose paraît étrange, regarde encore. Et si tu as très envie de faire la première chose qui te passe par la tête, compte au moins jusqu’à trois. Les enfants riaient : — Tu fais toujours ça, toi ? — Maintenant, presque toujours. Les deux frères continuèrent à vivre et à travailler ensemble. L’un savait organiser et prévoir ; l’autre savait regarder le monde autrement. Ils découvrirent ainsi que lorsque la patience et la curiosité deviennent amies, même un malentendu absurde peut finir par devenir une bonne histoire.

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