

Islande
Les trois filles du paysan
- Pays
- Islande
- Âge
- 6–10 ans

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Les trois filles du paysan
Sur une île lointaine vivait autrefois un paysan aisé. Il avait trois filles : Alithea, Truda et la plus jeune, Herta. Les sœurs avaient grandi ensemble, travaillaient à la ferme, allaient aux foires et aimaient, le soir, s’asseoir près du feu pour imaginer leur avenir. Un jour, elles marchaient sur une route près du palais royal lorsqu’elles aperçurent le jeune roi Leofric. Son secrétaire et son intendant chevauchaient à ses côtés. Alithea murmura : — Comme j’aimerais vivre un jour près du palais ! Je ne manquerais aucune fête. Truda rit. — Moi, j’aimerais travailler avec quelqu’un qui connaît toutes les nouvelles du royaume. Herta regarda le roi et dit : — Quant à moi, je crois que j’aimerais surtout faire sa connaissance. Il a l’air gentil. Les sœurs ne remarquèrent pas que les trois hommes avaient entendu cette dernière phrase. Le roi s’approcha. — Il me semble que nous sommes devenus les personnages de votre conversation, dit-il avec un sourire. Puis-je savoir pourquoi ? Les jeunes filles furent d’abord embarrassées, mais le roi parlait si simplement qu’ils se mirent bientôt tous à rire ensemble. Ils se rencontrèrent encore plusieurs fois. Alithea se lia réellement d’amitié avec l’intendant royal, Truda parlait souvent avec le secrétaire, et Herta et Leofric découvrirent qu’ils aimaient surtout passer du temps ensemble. Le temps passa et chacune des sœurs choisit elle-même son chemin. Alithea et Truda s’installèrent près du palais, tandis qu’Herta épousa le roi. Au début, les sœurs se réjouissaient les unes pour les autres. Mais peu à peu, Alithea cessa de regarder ce qu’elle avait pour ne voir que ce qu’Herta possédait. — Sa maison est plus grande. Truda ajoutait : — Et tout le monde s’incline d’abord devant elle. — Pendant les fêtes, elle est assise près du roi. — Ses robes sont les plus belles. Herta ne remarquait rien de tout cela. Elle invitait ses sœurs au palais, leur offrait des cadeaux et essayait de faire en sorte qu’elles se sentent toujours comme une seule famille. Mais la jalousie grandissait en silence, pareille à une fissure sous la glace. Lorsqu’Herta donna naissance à un fils, tout le royaume célébra l’événement. Pourtant, cette nuit-là, Alithea et Truda commirent une terrible injustice. Elles convainquirent une vieille servante d’emporter le bébé hors du palais et de le laisser loin de la ville. Le lendemain matin, elles affirmèrent que l’enfant avait disparu à cause de la négligence d’Herta. La servante, toutefois, ne put abandonner le nourrisson au hasard. Elle l’enveloppa dans une couverture chaude et le déposa près d’un sentier qu’empruntait chaque soir un vieux bûcheron nommé Osrik. Osrik entendit des pleurs. — Qui a bien pu te laisser ici, petit ? murmura-t-il. Il emporta l’enfant chez lui et lui donna le nom de Wilhelm. L’année suivante, Herta mit au monde un deuxième fils. Et les deux sœurs recommencèrent. Osrik trouva ce garçon lui aussi et l’appela Sigurd. Le roi était profondément malheureux, mais il gardait confiance en Herta. — Il y a un secret derrière tout cela, disait-il. Je refuse de croire que tu sois responsable de la disparition de nos enfants. Un an plus tard naquit une petite fille. Herta la quittait à peine des bras. Mais une nuit, lorsque la reine finit par s’endormir, les sœurs jalouses emportèrent une nouvelle fois l’enfant. Cette fois, la vieille servante savait déjà où aller. Elle déposa la petite près de la maison d’Osrik. Le vieux bûcheron accueillit ainsi un troisième enfant, qu’il nomma Olga. Au matin, lorsqu’on découvrit que la fillette avait disparu elle aussi, le roi perdit son calme. Alithea et Truda répétaient : — Cela peut-il vraiment être un hasard ? Trois fois de suite ? Leofric ne savait plus quoi penser. Et il fit la pire chose que l’on puisse faire lorsque l’on est perdu : il prit une décision avant d’avoir compris ce qui s’était réellement passé. Herta fut envoyée vivre à l’écart, dans un ancien jardin royal. Dans un pavillon de pierre de ce jardin vivait un grand lion apprivoisé. Le roi ordonna que personne ne lui fasse de mal, mais il ne lui permit pas de revenir au palais tant que la vérité ne serait pas connue. Au début, Herta eut très peur du lion. Mais l’énorme animal s’approcha, se coucha à ses pieds et posa la tête sur ses pattes. À partir de ce jour, il devint son silencieux protecteur. Lorsque l’on apportait de la nourriture à Herta, il attendait qu’elle ait mangé avant de toucher à son propre repas. Au palais, tout le monde imaginait que la reine menait une vie solitaire et sévère. Elle apprit pourtant peu à peu à ne plus craindre son étrange voisin. Pendant ce temps, Wilhelm, Sigurd et Olga grandissaient dans la maison d’Osrik. Le bûcheron n’était pas riche, mais il était bon. Il apprit aux enfants à travailler, à ne pas gaspiller la nourriture, à s’entraider et à ne pas passer devant quelqu’un qui avait besoin d’aide. Wilhelm devint fort et décidé. Sigurd était observateur et rapide. Olga possédait une patience remarquable : lorsqu’elle commençait quelque chose, elle ne renonçait pas avant d’être arrivée au bout. Lorsque les enfants furent grands, Osrik tomba gravement malade. Un soir, il les appela près de lui. — Vous devez connaître la vérité, dit le vieil homme. Je vous ai trouvés tous les trois lorsque vous étiez bébés, près de la route. Je ne sais pas qui sont vos parents. Mais j’ai toujours senti que votre histoire n’était pas terminée. Peu après, Osrik mourut paisiblement dans sa maison. Les enfants l’enterrèrent près de la forêt et pleurèrent longtemps celui qui avait été leur véritable père. Ils décidèrent ensuite de chercher leur passé. Le même jour, un vieux voyageur vêtu d’un manteau vert entra dans leur maison. Olga lui offrit du lait et des galettes d’avoine, tandis que les frères racontaient leur histoire. Le voyageur réfléchit. — Je ne sais pas qui vous êtes, dit-il. Mais à trois jours d’ici se trouve la Vallée des Pierres. En son centre s’élève un haut rocher, et au sommet vit un oiseau sage. Il se souvient du passé et peut répondre aux questions. — Alors nous irons le voir, déclara Wilhelm. Le vieil homme secoua la tête. — Le chemin vous mettra à l’épreuve. Pendant que vous gravirez le rocher, vous entendrez autour de vous des voix, des grondements et des appels vous demandant de vous retourner. Celui qui tourne la tête sera transformé en statue de pierre. Mais celui qui atteint le sommet y trouvera de l’eau capable de rompre l’enchantement. Wilhelm partit le premier le lendemain matin. Avant son départ, il posa une pièce d’argent sur la table. — Si elle noircit, cela voudra dire que la magie m’a retenu. Trois jours plus tard, la pièce devint grise. — Je pars le chercher, dit Sigurd. Il plaça une deuxième pièce à côté de la première. Quelques jours plus tard, elle noircit à son tour. Olga resta seule. Elle avait peur. Non pas de marcher loin, mais de perdre ses frères pour toujours. — C’est précisément pour cela que je dois partir, se dit-elle. La route vers la Vallée des Pierres traversait une forêt et des collines rocheuses. Le soir du troisième jour, Olga arriva dans un lieu étrange : partout se dressaient des pierres ressemblant à des hommes, à des chevaux, à des sacs de voyage et même à des coffres. Au milieu de la vallée montait une haute falaise. À son sommet était perché un grand oiseau au plumage brillant. Olga s’engagea sur le sentier. Derrière elle retentit immédiatement la voix de Wilhelm. — Olga ! Retourne-toi ! Je suis ici ! Elle tressaillit, mais ne regarda pas derrière elle. Puis la voix de Sigurd cria : — Aide-moi ! Olga serra les poings et continua à regarder devant elle. Des grondements éclatèrent autour d’elle. Le vent tira sur son manteau et, dans l’obscurité, on aurait dit que quelqu’un courait sur les pierres juste derrière elle. Un pas. Puis un autre. Encore un. Olga atteignit le sommet. Au même instant, tout redevint silencieux. L’oiseau sage abaissa ses ailes. — Tu n’as pas laissé ta peur décider à ta place, dit-il. Pose ta question. Olga aperçut une grande cruche de pierre remplie d’eau claire. — Je veux d’abord libérer tous ceux que cette vallée a ensorcelés. L’oiseau hocha la tête. Olga prit de l’eau et redescendit en courant. Elle en toucha les statues de pierre, qui revinrent l’une après l’autre à la vie. Wilhelm ouvrit les yeux avec étonnement. Sigurd s’étira comme s’il se réveillait d’un long sommeil. D’autres voyageurs, retenus par le sort depuis de nombreuses années, reprirent vie tout autour d’eux. Parmi eux se trouvait un jeune prince nommé Odo, qui voyageait avec plusieurs coffres et s’était lui aussi retourné en entendant les voix de la vallée. Une fois tous les prisonniers libérés, Olga remonta voir l’oiseau. — Maintenant, dis-moi : qui sommes-nous ? L’oiseau lui raconta toute l’histoire. — Vous êtes les enfants du roi Leofric et de la reine Herta. Vos deux tantes, poussées par la jalousie, vous ont emportés du palais et ont accusé votre mère. Elle est toujours en vie. Elle vit encore dans le vieux jardin près du lion. Les trois jeunes gens ne perdirent pas de temps. Lorsqu’ils arrivèrent au jardin, le lion se leva en grondant. Herta lui dit : — Doucement. Ils ne viennent pas pour nous faire du mal. Olga s’approcha. La mère et la fille se regardèrent et reconnurent aussitôt des traits familiers. — Maman ? murmura Olga. Herta porta les mains à son cœur. Puis tous les quatre s’étreignirent si fort qu’on aurait dit qu’ils cherchaient à se rendre toutes les années perdues. Le lendemain, ils se rendirent au palais. Le roi Leofric écouta leur récit. Il vit Herta vivante, vit ses trois enfants devenus adultes et comprit le prix terrible de son jugement précipité. — J’aurais dû chercher la vérité au lieu de céder à la peur, dit-il. Pardonnez-moi. Herta répondit : — Pardonner n’efface pas le passé. Mais cela peut nous aider à ne pas le répéter. Alithea et Truda furent appelées dans la salle. Au début, elles essayèrent de s’accuser l’une l’autre. Mais en voyant Wilhelm, Sigurd et Olga adultes devant elles, elles comprirent qu’il était désormais impossible de cacher la vérité. Elles avouèrent. Le roi leur retira tous leurs privilèges au palais. Les sœurs retournèrent à une vie ordinaire et durent gagner leur propre pain. Elles furent aussi obligées de réparer autant que possible le tort causé à la vieille servante et à tous ceux qu’elles avaient entraînés dans leur mensonge. Plus tard, Alithea et Truda envoyèrent une lettre d’excuses à Herta. Elle n’oublia pas ce qui s’était passé, mais répondit que le véritable regret se prouve moins par des mots que par les actes qui viennent ensuite. Une grande fête fut organisée au palais pour célébrer le retour de la famille. Olga demanda toutefois que, cette fois, des tables soient dressées non seulement dans la salle royale, mais aussi dans la cour pour tous ceux qui avaient besoin d’un repas chaud. — Nous avons grandi nous-mêmes dans une petite maison, dit-elle. Nous ne devons pas oublier les autres simplement parce que nous avons maintenant un palais. Le prince Odo, qu’Olga avait libéré dans la Vallée des Pierres, devint son ami proche. Ils voyagèrent encore beaucoup ensemble et, plusieurs années plus tard, lorsqu’ils le souhaitèrent tous les deux, ils décidèrent de se marier. Wilhelm et Sigurd trouvèrent eux aussi leur propre chemin, mais revenaient souvent auprès de leur famille. Et le roi Leofric adopta une nouvelle règle : lorsqu’une affaire est grave, on ne prend pas de décision sous le coup de la colère et on ne se fie jamais à la seule parole d’une personne. Quant à Herta, elle cessa de voir ses enfants comme les bébés qu’elle avait perdus. Elle regardait désormais trois adultes, chacun devenu fort à sa manière. Wilhelm avait la détermination. Sigurd avait le sens de l’observation. Olga possédait ce courage particulier qui ne cherche pas à crier plus fort que tout le monde, mais qui fait simplement le pas suivant, même lorsque la peur gronde derrière soi. Ainsi, la jalousie avait presque déchiré une famille, mais la vérité, la patience et le courage la réunirent.
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