Couverture : Monsieur Long Corps et Madame Mille Pattes

Corée du Sud

Monsieur Long Corps et Madame Mille Pattes

créatures extraordinaires, humour, voyage, monde enchanté

Pays
Corée du Sud
Âge
6–10 ans
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Monsieur Long Corps et Madame Mille Pattes

Au Pays de la Lumière Matinale, où la terre sent la fraîcheur après la pluie et où toute une petite vie s’agite sous les pierres et les racines, habitait Madame Pil. Tout le monde l’appelait Madame Mille Pattes.

En réalité, personne ne savait combien de pattes elle avait. Elle-même ne les avait jamais comptées. Mais lorsqu’elle se hâtait sur un sentier sous les feuilles, on aurait dit que des dizaines de petits souliers marchaient ensemble : tap-tap-tap-tap.

Madame Pil vivait sous une pierre lisse, près d’un morceau de bois de plaqueminier. Elle aimait la fraîcheur, la terre humide et les promenades du soir, lorsque le soleil ne brûlait plus. Si quelqu’un la touchait par mégarde, elle se roulait aussitôt en une petite boule bien ronde et attendait que tout redevienne calme.

Non loin de là, dans la terre tendre des potagers, vivait Monsieur Wum, surnommé Monsieur Long Corps. C’était un ver de terre, et il creusait des galeries souterraines toute la journée. Après son passage, la terre devenait plus meuble, et les racines des plantes respiraient mieux.

Monsieur Wum était très travailleur. Chaque matin, il se disait :

— Encore une galerie jusqu’au carré de légumes. Puis une autre jusqu’au jardin. Ensuite, je pourrai me reposer.

Mais il ne réussissait presque jamais à se reposer, car il trouvait toujours une nouvelle tâche.

Un jour, une connaissance qui aimait jouer les entremetteuses et aider les voisins à se rencontrer dit à la famille de Madame Pil :

— Avez-vous entendu parler de Monsieur Wum ? Il est travailleur, tranquille et connaît le sol mieux que personne.

À Monsieur Wum, elle raconta :

— Madame Pil est intelligente, soigneuse et très rapide. Elle a tant de pattes qu’elle peut être partout à temps.

Les deux familles trouvèrent cela plutôt bien. Selon la coutume de l’époque, elles échangèrent des lettres polies, et bientôt, tout le voisinage parla du futur mariage.

C’est là que les choses devinrent intéressantes.

Dans le village de Madame Pil, quelqu’un murmura :

— Vous imaginez comme Monsieur Wum est long ? Il doit lui falloir des vêtements si longs qu’on passerait tout l’hiver à les coudre.

Un autre ajouta :

— Et qui les nettoiera après qu’il aura passé la journée à fouiller la terre ?

— Voilà du travail pour cent ans ! renchérit un troisième.

Madame Pil entendait ces conversations et en riait d’abord.

— Quels vêtements interminables ? C’est un ver de terre !

Mais les commérages continuaient.

— Tu ne sais pas encore dans quoi tu t’es engagée, lui disaient les voisins. Tu n’auras plus le temps de te promener ni de te reposer.

Madame Pil commença à s’inquiéter. Elle n’avait jamais parlé elle-même à Monsieur Wum et ne savait de lui que ce que les autres racontaient.

« Et s’ils avaient raison ? pensait-elle. Et si tout le monde avait déjà décidé à ma place de la vie que je dois mener ? »

Pendant ce temps, les conversations allaient aussi bon train dans le village de Monsieur Wum.

— Tu as entendu ? Ta fiancée a mille pattes ! s’exclama une connaissance.

— S’il faut un soulier à chacune, tu seras ruiné ! plaisanta une autre.

— Et imagine le bruit qu’elle fera en marchant dans la maison !

Monsieur Wum n’y prêta d’abord pas attention.

— Qu’ils parlent, marmonnait-il en creusant un nouveau tunnel.

Mais le soir, lorsque tout devint calme, il se sentit inquiet à son tour.

« Je ne connais même pas Madame Pil, pensa-t-il. Pourquoi est-ce que je m’inquiète de ce que disent des gens qui la connaissent à peine ? »

Il rampa encore un peu, puis rebroussa chemin et décida d’écrire une lettre.

Le même soir, Madame Pil s’installa elle aussi pour écrire.

Elle choisit longuement ses mots, car elle ne voulait blesser personne.

« Cher Monsieur Wum, écrivit-elle, il me semble que nous sommes allés trop vite. Je ne veux pas me marier seulement parce que d’autres en ont décidé ainsi. Nous nous connaissons à peine, et je ne sais pas si nous serons heureux ensemble. Je crois qu’il serait honnête de nous arrêter maintenant. »

De son côté, Monsieur Wum écrivit :

« Chère Madame Pil, j’ai beaucoup réfléchi et compris que je ne veux pas que notre mariage commence par des peurs, des calculs et les commérages des autres. Nous n’avons pas encore eu le temps de nous connaître. Je vous prie donc de vous considérer libérée de notre accord. Que chacun choisisse lui-même son chemin. »

Le lendemain matin, deux messagers partirent de villages différents à la rencontre l’un de l’autre. Au milieu du chemin, ils se saluèrent, échangèrent des nouvelles et rirent en découvrant qu’ils portaient des lettres presque identiques.

Madame Pil reçut donc la lettre de Monsieur Wum au moment même où la sienne lui parvenait.

Elle la lut deux fois et poussa un soupir de soulagement.

— Lui aussi sait donc penser par lui-même, dit-elle.

Monsieur Wum lut sa lettre et hocha la tête :

— Heureusement que nous avons dit la vérité avant de nous fâcher l’un contre l’autre pour des choses qui n’existaient pas.

Le mariage n’eut pas lieu. Et le monde ne s’en trouva pas bouleversé.

Madame Pil continua à vivre sous sa pierre fraîche, à se promener après la pluie et à faire courir habilement ses nombreuses pattes sur la terre tendre.

Monsieur Wum continua à creuser ses utiles galeries souterraines. Grâce à lui, la terre des potagers devenait plus meuble et les plantes poussaient mieux.

Les mauvaises langues discutèrent encore quelque temps pour savoir qui avait quitté qui, et pourquoi. Puis elles finirent par se lasser, car de nouveaux sujets de conversation apparurent.

Un jour, après une pluie tiède, Madame Pil et Monsieur Wum se rencontrèrent par hasard près du vieux plaqueminier.

— Bonsoir, Monsieur Wum, dit Madame Pil.

— Bonsoir, Madame Pil, répondit-il.

Ils parlèrent un peu du temps, de la terre humide et des plantes qui poussaient si bien cette année-là.

Puis Madame Pil sourit :

— C’est étrange. Si nous avions parlé comme cela plus tôt, nous aurions sans doute moins écouté les autres.

— Exactement, reconnut Monsieur Wum. Les paroles des autres peuvent faire beaucoup de bruit. Mais il vaut mieux prendre ses propres décisions dans le calme, par soi-même.

Ils se dirent poliment au revoir et partirent chacun de leur côté.

Depuis ce jour, on disait parfois dans la région : avant de compter les pattes des autres, de mesurer la longueur de leur corps ou d’imaginer ce que sera leur vie, mieux vaut faire leur connaissance… ou, au moins, celle d’un ver de terre et d’un mille-pattes.