Couverture : La Princesse de Canterbury

Royaume-Uni

La Princesse de Canterbury

Énigmes, héroïne ingénieuse, voyage, épreuves

Pays
Royaume-Uni
Âge
7–11 ans
Version audio

Écouter le conte

La Princesse de Canterbury

Il était une fois, dans le nord de l'Angleterre, un gentilhomme qui avait trois fils. Les deux aînés se croyaient très intelligents. Ils aimaient les mots compliqués, donnaient des conseils même quand personne ne leur en demandait et étaient persuadés d'avoir réponse à tout.

Le plus jeune s'appelait Jack. Il passait le plus clair de son temps avec les moutons, connaissait tous les sentiers entre les collines, savait annoncer la pluie à l'odeur de l'air et remarquait des détails devant lesquels ses frères passaient sans regarder.

Pourtant, les aînés se moquaient souvent de lui.

— Jack ne pense pas comme tout le monde, disaient-ils.

— C'est peut-être justement pour cela qu'il voit parfois ce que vous ne voyez pas, répondait leur père.

Un jour, une nouvelle se répandit dans toute la région : la princesse de Canterbury, célèbre pour sa vivacité d'esprit et son amour des énigmes, organisait un grand concours d'ingéniosité.

Le roi annonça :

— Celui qui saura répondre à trois questions inattendues de la princesse pourra tenter une seconde épreuve. Et s'ils le souhaitent tous les deux, le vainqueur pourra rester à la cour et devenir son compagnon dans les affaires du royaume.

Les frères aînés se préparèrent aussitôt à partir.

— Voilà un défi pour nous ! dit le premier.

— Certainement. Il leur faut de vrais esprits brillants, ajouta le second.

— J'irai aussi, dit Jack.

Ses frères échangèrent un regard.

— Toi ?

— Et pourquoi pas ?

Ils eurent beau essayer longuement de le convaincre de rester avec les moutons, Jack prit sa besace et les accompagna.

La route était longue, mais Jack ne s'ennuyait pas. Près d'une haie, il se pencha soudain pour ramasser un petit œuf qui reposait dans l'herbe sèche.

— Regardez ce que j'ai trouvé !

— Un œuf, c'est un œuf, répondirent ses frères d'un geste dédaigneux.

Jack le plaça délicatement dans sa besace.

Un peu plus loin, il trouva une branche de noisetier recourbée.

— Voilà qui pourrait être utile.

— Que veux-tu faire d'un bâton tordu ? rirent ses frères.

— Je ne sais pas. C'est justement ce qui m'intéresse.

Enfin, sous un vieil arbre, il trouva une noisette.

— Tu prends aussi la noisette ? soupira son frère aîné.

— En chemin, on ne sait jamais quel petit objet pourra servir, répondit Jack.

Quand ils arrivèrent au palais, la grande salle était déjà pleine de gens désireux de mettre leur esprit à l'épreuve. La princesse était assise près d'une haute fenêtre et bavardait avec ses invités d'un air joyeux et détendu.

Les frères aînés se présentèrent les premiers. Ils s'appliquèrent tellement à expliquer leurs idées qu'ils finirent par s'embrouiller dans leurs propres paroles. L'un se contredisait lui-même ; l'autre cherchait à deviner la réponse que la princesse souhaitait entendre.

Bientôt, tous deux se retirèrent, un peu déçus.

Alors, Jack s'avança.

Il regarda autour de lui et sourit :

— Quelle chaleureuse compagnie !

La princesse décida de vérifier sur-le-champ s'il savait entrer dans un jeu de mots.

— En effet, répondit-elle. Il fait si chaud parmi nous qu'on dirait que chacun porte une petite flamme près du cœur.

Jack sortit l'œuf de sa besace.

— Puisqu'il y a une flamme, si nous faisions cuire un œuf ?

Les rires fusèrent dans la salle.

La princesse ne se laissa pas décontenancer.

— Très bien. Mais comment le retireras-tu de sa coquille brûlante sans le toucher avec les mains ?

Jack lui montra sa branche de noisetier recourbée.

— Avec ce crochet.

La princesse haussa les sourcils.

— Et d'où vient cet étrange crochet ?

Jack sortit la noisette.

— D'un noisetier. Et voici sa signature.

La princesse fut la première à rire.

— Trois questions, trois réponses. Et tu n'en avais préparé aucune.

— Je prépare très peu de choses à l'avance, en vérité, avoua Jack. Mais j'essaie de regarder ce qui se trouve autour de moi.

Le roi, lui aussi, était satisfait.

— Tu as réussi la première épreuve. Mais il en reste une seconde. Reviens dans une semaine. Tu devras passer la nuit entière dans cette salle sans t'endormir jusqu'à l'aube. Si tu échoues, tu rentreras simplement chez toi. Si tu réussis, nous te proclamerons vainqueur du concours.

Jack accepta.

Toute la semaine, il garda ses moutons en se demandant comment rester éveillé au milieu de la nuit, dans un palais bien chaud. Mais plus il y pensait, moins il trouvait de plan.

— Nous verrons sur place, décida-t-il enfin.

Quand arriva le jour de l'épreuve, Jack partit pour Canterbury. En chemin, il devait traverser une rivière peu profonde. Il enleva ses chaussures et entra dans l'eau fraîche. De petits poissons filaient près des pierres.

Jack en attrapa quelques-uns et les mit dans un simple récipient de toile rempli d'eau, qu'il emportait pour le voyage.

— Vous aussi, vous allez m'aider aujourd'hui, leur dit-il avant de poursuivre sa route.

Le soir, on l'installa dans un fauteuil confortable de la grande salle. Sur la table se trouvaient des tourtes, des fruits, des noisettes et une boisson chaude aux épices. La princesse s'assit en face de lui.

— Prêt à rester éveillé jusqu'au matin ?

— Prêt à essayer.

D'abord, ils parlèrent des routes, des moutons, des livres, des étranges règles de la cour et de la peur qu'ont les gens de dire : « Je ne sais pas. »

Mais vers minuit, le feu se fit plus doux dans la cheminée. La pluie bruissait derrière les fenêtres. Après ce copieux dîner, Jack commença à piquer du nez.

La princesse s'en aperçut.

— On dirait que tu t'endors.

Jack ouvrit aussitôt les yeux.

— Pas du tout. Je pêche.

— Dans la grande salle du palais ?

— Ici même.

— Et où est ta rivière ?

— Dans ma besace.

Il glissa la main sous le pan de son manteau, sortit discrètement un poisson du récipient et le présenta solennellement à la princesse.

— Voici ma prise.

La princesse fut si étonnée qu'elle en oublia l'épreuve.

— Vraiment ? Montre-m'en un autre !

— Les poissons sont capricieux. Il faut attendre.

Jack fit semblant de lancer une ligne invisible juste à côté de son fauteuil. Tous deux avaient bien du mal à retenir leurs rires.

Un peu de temps passa.

— Ça mord ! chuchota Jack en sortant un deuxième poisson.

— C'est la partie de pêche la plus extravagante que j'aie jamais vue, dit la princesse.

— Au moins, on ne s'ennuie pas.

Ainsi, ils discutèrent, inventèrent les règles de la pêche au palais, imaginèrent des énigmes et comptèrent les coups de l'horloge. Jack ne s'endormit plus.

Quand le ciel commença à pâlir derrière les fenêtres, la princesse annonça :

— Voici l'aube. Tu as réussi l'épreuve.

Le roi arriva dans la matinée.

— On raconte que vous avez pêché toute la nuit dans cette salle ?

— Oui, Votre Majesté, répondit Jack avec sérieux.

Le roi regarda le sol sec.

— Et où est donc l'eau ?

— Parfois, pour inventer une belle histoire, l'imagination suffit.

— Alors, attrape aussi un poisson pour moi, dit le roi en souriant.

Jack lui demanda de cacher ses mains derrière son dos et de fermer les yeux. Puis il glissa discrètement le dernier petit poisson dans la large manche de son manteau royal.

— Maintenant, cherchez.

Le roi passa la main dans sa manche et sentit soudain quelque chose de frais remuer.

— Mais il est vraiment là !

Toute la salle éclata de rire.

Jack reprit délicatement le poisson et, le jour même, ramena les trois dans la rivière.

— Merci pour vos bons services, leur dit-il en les relâchant dans l'eau.

Après le concours, le roi proposa à Jack de rester à la cour.

— Tu ne ressembles pas à un savant conseiller, lui dit-il, mais tu sais trouver une réponse avec ce que tu as sous la main. C'est un talent rare.

La princesse ajouta :

— Et il n'a pas peur de donner une réponse drôle, du moment qu'elle fonctionne.

Jack resta quelque temps à Canterbury. La princesse et lui résolvaient ensemble des énigmes, écoutaient les gens, débattaient et examinaient souvent un même problème sous des angles différents.

Peu à peu, ils comprirent qu'ils aimaient autant être ensemble que se mesurer l'un à l'autre. C'est alors qu'ils décidèrent eux-mêmes de se marier, sans décret, sans concours et sans promesse préalable.

Les frères aînés vinrent au mariage. Ils eurent longtemps du mal à comprendre comment Jack, qu'ils jugeaient le moins instruit, était devenu celui dont toute la cour écoutait l'avis.

Jack se contenta de sourire.

Il savait depuis longtemps une chose toute simple : l’intelligence ne se promène pas toujours avec un gros livre sous le bras. Parfois, elle suit la route avec un œuf, une branche tordue et une noisette dans sa poche, et regarde simplement autour d’elle avec attention.