Couverture : Querelle et paix

Laos

Querelle et paix

Pays
Laos
Âge
6–9 ans
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Querelle et paix

Dans un village du Laos vivaient deux couples. Le premier habitait une maison près de la route. Presque tous ceux qui passaient devant entendaient une dispute. — Pourquoi as-tu posé le panier ici ? — Et pourquoi as-tu laissé la cruche là ? — Je te l’avais dit ! — Et moi, je t’avais prévenue ! Parfois, ils ne se souvenaient même plus de la cause de la querelle. Un mot maladroit en entraînait un autre, puis un troisième, et une minute plus tard ils étaient tous deux furieux comme s’il s’était produit une catastrophe. Un autre couple vivait non loin. Chez eux aussi, les problèmes existaient. Parfois, le riz brûlait. Parfois, la pluie mouillait le linge fraîchement lavé. Parfois, un panier se renversait au moment précis où il fallait partir au marché. Mais les voisins entendaient rarement des cris venant de leur maison. — Ce n’est pas grave, nous réparerons, disait le mari. — La prochaine fois, nous ferons autrement, répondait sa femme. Un homme riche du village aimait beaucoup observer les gens et réfléchir à la raison pour laquelle certains se disputaient sans cesse tandis que d’autres savaient préserver la paix. Un jour, il dit à deux de ses assistants : — Portez cent pièces d’argent au premier couple. Dites-leur que s’ils réussissent à passer toute une journée sans se disputer, l’argent sera à eux. Les assistants obéirent. En entendant parler de cent pièces, le mari et la femme ouvrirent de grands yeux. — Une journée entière sans dispute ? dit la femme. C’est facile. — Pour moi, oui, répondit le mari. L’essentiel est que tu ne commences pas à discuter. Elle fronça les sourcils. — Moi ? C’est toi qui commences toujours ! — Tu vois ? Rien n’a encore commencé et tu te disputes déjà. — Parce que tu m’accuses ! — Je ne t’accuse pas. Je te préviens. — C’est exactement une accusation ! Cachés non loin, les assistants échangèrent un regard. Quelques minutes à peine s’étaient écoulées et les voix du couple portaient déjà dans la rue. Les assistants sortirent. — Nous sommes désolés, mais les cent pièces resteront aujourd’hui chez notre maître. Seulement alors, les époux se turent. Ils se regardèrent. — Nous venons de nous disputer pour savoir lequel de nous se dispute le plus, murmura la femme. Le mari se gratta la tête. — On dirait bien. Pendant ce temps, l’homme riche décida de poursuivre son expérience. — Portez maintenant les mêmes cent pièces à l’autre couple. Mais la condition sera inverse. S’ils se disputent aujourd’hui, l’argent sera à eux. Quand le second couple entendit cela, le mari réfléchit. Cent pièces étaient une somme considérable. Elles permettraient de réparer le toit, d’acheter de bons outils et d’économiser encore. — Eh bien, dit-il à sa femme, il semble que nous devions nous disputer aujourd’hui. — Si c’est si facile, essaie, répondit-elle en souriant. Le mari se mit à tresser un panier destiné à sécher le coton. D’ordinaire, il travaillait avec soin. Cette fois, il laissa volontairement de larges espaces entre les bandes de bambou. « Elle va forcément se fâcher. Au premier coup de vent, tout le coton s’envolera. » Il apporta solennellement le panier. Sa femme le tourna entre ses mains. — Comme il est original ! Le mari attendit. — Et c’est tout ce que tu dis ? — Pour sécher le coton, il est pratique. Le soleil passera par les ouvertures et le séchera plus vite. Le mari soupira. Première tentative ratée. Il fabriqua alors un deuxième panier. Cette fois, l’ouverture du dessus était trop étroite et les bords étaient rugueux. « Maintenant, c’est certain ! » Sa femme examina le panier. — Intéressant. — Tu l’aimes aussi ? — Bien sûr. Quand le vent sera fort, le coton ne sortira pas facilement par cette petite ouverture. Et les bords rugueux le retiendront un peu. Le mari faillit éclater de rire. — Je passe la journée à essayer de faire quelque chose qui te mette en colère ! — Et moi, je passe la journée à penser que, puisque la chose est déjà faite, autant chercher d’abord à quoi elle peut servir avant de se fâcher. Ils rirent tous les deux. Les assistants attendirent jusqu’au soir. Ils entendirent des outils, des conversations tranquilles et des rires. Pas une véritable dispute. Ils retournèrent voir leur maître. — Impossible. Ces deux-là semblent ne pas savoir se quereller. L’homme riche sourit. — Alors donnez-leur les cent pièces. — Mais la règle disait qu’ils ne les gagneraient qu’en se disputant ! — C’est vrai. Mais ils ont montré quelque chose de plus précieux. Lorsque des gens ont pris l’habitude de chercher le bon chez l’autre, même une récompense ne suffit pas à les transformer en ennemis. Les assistants portèrent donc l’argent au couple. La nouvelle se répandit rapidement et parvint jusqu’aux premiers époux. Ce soir-là, ils restèrent assis devant leur maison dans un silence inhabituel. — On pourrait réessayer demain ? demanda la femme. — Réessayer quoi ? — Ne pas nous disputer. Cette fois, sans cent pièces. Le mari réfléchit et hocha la tête. — D’accord. Si je dis quelque chose de blessant, rappelle-moi les cent pièces que nous avons perdues en cinq minutes. — Et si c’est moi ? — Alors je te le rappellerai. Ils sourirent. Leur maison ne devint pas complètement silencieuse. Comme tout le monde, ils continuaient parfois à ne pas être d’accord. Mais avant que les voix montent, l’un d’eux demandait : — Sommes-nous en train de résoudre le problème, ou seulement d’essayer de battre l’autre ? Très souvent, après cette question, l’envie de se quereller disparaissait. Car la paix dans une maison ne signifie pas que tout le monde pense toujours de la même façon. Elle commence lorsque, même dans le désaccord, on se souvient que la personne en face n’est pas un adversaire, mais quelqu’un que l’on aime.

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