Couverture : Roi pour trois jours

Israël

Roi pour trois jours

Pays
Israël
Âge
7–11 ans
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Roi pour trois jours

Cette histoire est racontée comme une ancienne légende sur le pouvoir, l’orgueil et la sagesse. Il y a plusieurs siècles vivait un puissant chef militaire nommé Godefroy de Bouillon. Habitué à voir ses ordres exécutés, il devenait de plus en plus certain que ses victoires prouvaient toujours qu’il avait raison. Mais à son courage se mêlait aussi une grande dureté. Il se montrait particulièrement hostile aux communautés juives. Là où passait son armée, beaucoup perdaient leur maison, leur tranquillité et leur sécurité. Avant une grande expédition vers Jérusalem, Godefroy voulut recevoir la bénédiction d’un célèbre sage, le rabbin Salomon ben Isaac, que tout le monde connaissait sous le nom de Rachi. Rachi n’était plus jeune, mais parlait avec calme et fermeté. — Je pars pour Jérusalem, dit Godefroy. Bénis mon expédition. Rachi secoua la tête. — Une bénédiction ne s’exige pas. Et l’on ne peut demander qu’elle accompagne une entreprise qui apporte aux autres peur et souffrance. Godefroy fronça les sourcils. — Alors dis-moi autre chose. Tu es un sage. On raconte que les sages voient parfois ce que les autres ne remarquent pas encore. Mon expédition réussira-t-elle ? Rachi le regarda attentivement. — Oui et non. — Qu’est-ce que cela signifie ? — Tu atteindras Jérusalem. On t’appellera son roi. Mais seulement pendant trois jours. Godefroy éclata de rire, même si son rire sonnait moins assuré qu’il ne l’aurait voulu. — C’est tout ? — Non. Lorsque tu reviendras dans cette ville, il ne restera auprès de toi que trois cavaliers et trois chevaux de ta grande armée. Cette fois, Godefroy ne rit plus. — Souviens-toi bien de tes paroles. Si tu te trompes, même sur un détail, je te le ferai payer cher. Rachi ne recula pas. — Une menace ne transforme pas le mensonge en vérité. Elle ne rend pas non plus la vérité plus commode. Ils se séparèrent ainsi. Godefroy partit en campagne. La route fut longue et difficile et apporta beaucoup de malheur aux populations qu’elle traversait. Son armée atteignit effectivement Jérusalem. Après la victoire, ses soldats élevèrent leur chef et le proclamèrent roi. Godefroy triomphait. Le premier jour, il reçut les félicitations. Le deuxième, il donna des ordres. Le troisième, il se mit à réfléchir. — Je ne resterai pas ici pour toujours, dit-il à ses officiers. Je porterai plutôt un autre titre et je rentrerai chez moi. Lorsque la nuit tomba, il se souvint brusquement des paroles de Rachi. « Trois jours. » Pour la première fois, la prédiction ne lui sembla plus ridicule. Le voyage de retour fut encore plus difficile. La grande armée dont il était si fier se réduisait jour après jour. Certains restaient dans des villes lointaines. D’autres tombaient malades et ne pouvaient continuer. D’autres encore prenaient une autre route, épuisés par le voyage. Godefroy parlait de moins en moins de gloire. Il se taisait davantage. Il voyait maintenant les conséquences de ses décisions et commençait à comprendre qu’une victoire peut avoir un goût très amer lorsque son prix est la souffrance des autres. Enfin, la ville de Worms apparut au loin. Rachi y vivait. À côté de Godefroy se trouvaient encore quatre cavaliers. Le chef militaire sourit. — Vous voyez ? Quatre. Rachi s’est trompé. Ils approchèrent de la porte de la ville. À cet instant, une grosse pierre se détacha d’un vieux mur et tomba sur la route devant l’un des cavaliers. Son cheval prit peur, désarçonna son cavalier sur un tas de foin près de la muraille puis repartit en arrière. Heureusement, personne ne fut grièvement blessé. Le quatrième compagnon resta près de la porte pour calmer l’animal et attendre de l’aide. Godefroy continua. Il arriva devant la maison de Rachi avec trois cavaliers et trois chevaux. Le sage l’accueillit sans triomphe. — Tu avais raison, dit Godefroy. Tout s’est passé comme tu l’avais annoncé. Rachi répondit : — Le plus important n’est pas de savoir qui a deviné l’avenir. Le plus important est de savoir si tu as compris le passé. Godefroy garda le silence. — Le pouvoir dure moins longtemps qu’on ne l’imagine, poursuivit Rachi. Mais les conséquences de nos actes demeurent. La force sans compassion finit par épuiser même celui qui se croit vainqueur. Godefroy baissa la tête. Cette fois, il ne demandait plus de bénédiction et ne menaçait personne. — Si j’avais entendu plus tôt non seulement tes paroles, mais leur sens, beaucoup de souffrances auraient pu être évitées. Rachi ne répondit pas. Certaines leçons n’ont pas besoin d’un long discours. La légende raconte que les gens se souvinrent longtemps de cette rencontre entre un chef orgueilleux revenu presque seul et un sage qui n’avait pas eu peur de dire la vérité à un homme puissant. Et l’histoire conserva un titre très simple : « Roi pour trois jours ». Car tout pouvoir est provisoire, tandis que la manière dont nous traitons les autres reste beaucoup plus longtemps dans les mémoires.

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