

Corée du Sud
Le Vieux Moustache Blanche et Monsieur Lapin
lapin, vieux sage, ruse, humour
- Pays
- Corée du Sud
- Âge
- 4–8 ans

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Le Vieux Moustache Blanche et Monsieur Lapin
Tout là-haut dans les montagnes coréennes, où les pins poussent entre les rochers gris et où, l’hiver, les ruisseaux se cachent sous une glace transparente, vivait un grand tigre.
Il s’appelait le Vieux Moustache Blanche.
Autrefois, il aidait fidèlement l’Esprit de la Montagne à veiller sur l’ordre dans la forêt. Mais au fil des années, le tigre était devenu trop fier de sa force.
— J’ai des pattes comme des marteaux ! disait-il.
— Et tes dents ? demandait la pie.
— Plus acérées que le vent d’hiver !
— Et ton intelligence ? s’enquit un jour l’écureuil.
Le tigre ne répondit même pas. Il était persuadé que lorsqu’on était aussi grand et aussi fort que lui, on n’avait guère besoin d’intelligence.
Les habitants de la forêt se méfiaient donc de lui. Le Vieux Moustache Blanche aimait surgir derrière un pin, rugir après un cerf, chasser les oiseaux de la mangeoire ou s’approprier les meilleures poires que les animaux avaient récoltées ensemble.
— Je suis un tigre, expliquait-il. J’ai le droit.
Un matin glacial, le tigre longeait la rivière gelée lorsqu’il aperçut Monsieur Lapin.
Lapin était petit, vêtu d’un pelage gris d’hiver. Mais il avait l’œil attentif, et ses oreilles entendaient même ce à quoi les autres n’avaient pas encore eu le temps de penser.
— Où cours-tu comme ça ? tonna le tigre.
— Bonjour, Moustache Blanche, répondit poliment Lapin. Je cherche mon petit déjeuner.
— Parfait ! dit le tigre. Moi, justement, je cherche quelqu’un pour préparer le mien.
Lapin regarda ses grosses pattes, ses longues moustaches, puis la glace glissante sous leurs pieds. Il comprit aussitôt qu’une course de vitesse ne serait pas une bonne idée.
— Je peux vous offrir bien plus qu’un petit déjeuner, dit-il. Un véritable festin royal.
Le tigre se redressa.
— Royal ?
— Le meilleur de toutes les montagnes. Mais il faut pour cela une chose qui vous manque souvent.
— Qu’est-ce qui me manque, à moi ?
— La patience.
Le Vieux Moustache Blanche fronça les sourcils.
— J’ai plus de patience que dix ours réunis !
— Alors, tout ira bien, dit gravement Lapin. Allongez-vous ici, sur cette large étendue de glace, fermez les yeux et ne bougez plus. Je vais appeler de quoi vous régaler. C’est très craintif et cela ne s’approchera pas de quelqu’un qui rugit et qui trépigne.
Le tigre s’allongea.
— Comme ça ?
— Parfait. Maintenant, n’ouvrez surtout pas les yeux.
Lapin courut jusqu’à la rive.
— Pie ! Écureuil ! Cerf ! chuchota-t-il. Voulez-vous aider Moustache Blanche à apprendre la patience ?
Les animaux passèrent la tête derrière les arbres.
— Ce n’est pas dangereux ? demanda le cerf.
— Pas du tout. Personne ne lui fera de mal. Nous allons simplement lui montrer que la force ne permet pas de tout obtenir.
Ils prirent des roseaux secs, des coquilles de noix vides, des pommes de pin et quelques fines cordelettes d’herbe. Ils disposèrent les roseaux autour du tigre pour que le vent les fasse bruisser de tous côtés. À quelques tiges, ils attachèrent les coquilles, qui faisaient doucement : clac-clac, clac-clac.
Le tigre restait allongé, les yeux fermés.
— Mon festin arrive ? murmura-t-il.
— Il est tout près, répondit Lapin.
La pie se posa sur une branche et cria :
— Crââ ! À gauche !
À droite, l’écureuil agita les pommes de pin.
— Frouf-frouf !
Le cerf frappa le sol du pied, loin derrière.
— Toc !
Moustache Blanche remuait les oreilles dans tous les sens.
— Oh là là ! Il y en a partout !
— Ne bougez pas, lui rappelait Lapin. Sinon, tout va s’enfuir.
Mais en vérité, le tigre n’avait pas plus de patience qu’un seul tigre très impatient.
Lorsque le vent fit de nouveau tinter les coquilles, Moustache Blanche n’y tint plus.
— À moi ! rugit-il en bondissant sur ses quatre pattes.
Or, la glace était parfaitement lisse.
Ses pattes avant glissèrent vers l’avant, ses pattes arrière vers l’arrière, et sa queue tournoya comme une corde dans le vent.
— Aïe, aïe, aïe, aïe !
Le tigre glissa sur quelques pas, pivota lentement de côté et termina doucement sa course dans un gros amas de neige sur la rive.
Pouf !
On ne voyait dépasser de la neige que ses oreilles et le bout blanc de sa queue.
Lapin accourut.
— Vous n’avez rien, Moustache Blanche ?
Une voix fâchée sortit de la congère :
— Rien.
— Alors, sortez de là. Le festin est terminé.
Le tigre se dégagea de la neige. Il portait un bonnet blanc sur la tête, des flocons pendaient à ses moustaches, et il n’avait plus du tout l’air redoutable.
Les animaux apparurent derrière les arbres. Personne ne riait tout haut, mais la pie se cachait si fort le bec sous son aile qu’elle faillit tomber de sa branche.
— Tu m’as bien eu, grommela le tigre.
— Non, dit Lapin. Je vous ai seulement demandé de rester tranquillement allongé un moment. Vous avez fait le reste tout seul.
Le soir, l’Esprit de la Montagne entendit parler de l’aventure. Il fit venir le Vieux Moustache Blanche.
— On dit qu’aujourd’hui, un petit lapin a vaincu un grand tigre.
— Il a triché, répondit Moustache Blanche, vexé.
— Et toi, tu t’es vanté, répliqua l’Esprit de la Montagne. La force est utile lorsqu’elle protège les plus faibles. Mais si elle sert seulement à faire peur aux autres, il se trouvera tôt ou tard quelqu’un à qui une seule bonne idée suffira.
Le tigre garda le silence.
Le lendemain matin, il se rendit à l’endroit où les animaux rassemblaient leurs provisions d’hiver. Tous se tinrent sur leurs gardes.
Moustache Blanche déposa devant eux un panier de poires.
— Ce sont celles que j’ai prises hier. Je vous les rends.
Puis il regarda Lapin.
— Et toi… si tu prépares un jour un autre festin royal, dis-moi simplement ce qu’il faut apporter.
Lapin sourit.
— Entendu. Nous commencerons par les carottes.
Depuis ce jour, le Vieux Moustache Blanche resta un tigre grand et fort. Mais il rugissait moins souvent et écoutait davantage. Et lorsqu’il avait très envie de se vanter, il repensait à la rivière glissante, à la congère et au petit Lapin gris.
Alors, ses longues moustaches blanches remuaient toutes seules, comme si elles murmuraient :
— Réfléchis d’abord. Saute ensuite.
