

Islande
Barbe-Grise
vieillard mystérieux, épreuves, sortilèges, sagesse
- Pays
- Islande
- Âge
- 7–11 ans

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Barbe-Grise
Autrefois, en Islande, où le vent sait siffler entre les rochers et où, l'hiver, la neige ensevelit les chemins jusqu'aux clôtures, vivaient un roi, une reine et leur fille Sigrid.
Sigrid était une jeune fille intelligente et résolue. Elle aimait par-dessus tout les promenades matinales au bord du fjord. Son cousin et ami de toujours, Olaf, l'accompagnait souvent. Ils avaient grandi ensemble, riaient beaucoup et savaient depuis longtemps combien ils étaient chers l'un à l'autre.
Mais le roi envisageait l'avenir autrement.
Dans le pays voisin régnait un souverain riche et plus âgé. Il envoya de précieux cadeaux et demanda la main de Sigrid. Cette alliance semblait avantageuse au roi.
— Elle renforcera le royaume, disait-il.
— Mais c'est moi qui devrai vivre dans ce mariage, répondait Sigrid. Et je ne veux pas qu'on me choisisse comme une terre ou un navire dans un traité.
Le roi se fâchait, la reine hésitait, et l'on ordonna à Olaf de partir pour un lointain voyage d'une année entière, afin que la cour « retrouve son calme ».
Olaf fit ses adieux à Sigrid.
— Je reviendrai, dit-il.
— Et moi, je n'oublierai pas ce que je veux, répondit-elle.
Pendant ce temps, non loin des terres royales, deux vieillards, Geir et Truda, vivaient dans une petite chaumière. Ils étaient pauvres, mais ne refusaient jamais à un voyageur une tasse d'eau chaude ni une place au coin du feu. Tout leur bien se résumait à une seule vache.
Par une froide journée, Geir décida de la conduire en ville pour la vendre. En chemin, une tempête de neige se leva. La neige lui piquait le visage, la route avait disparu et, soudain, une vieille femme surgit au milieu du tourbillon blanc.
— La vie est difficile pour toi, Geir ?
— Difficile, ma bonne dame. Mais il faut bien vivre.
Elle lui proposa un étrange échange : sa vache contre un grand sac de toile, qui contenait, disait-elle, « de quoi rendre encore service à un homme de bien ».
Geir hésita, mais sentit que cette rencontre n'était pas un hasard. Il prit le sac et rentra chez lui.
Le soir, le sac se mit soudain à remuer.
— Truda, tu vois ça ?
— Je vois. Et j'espère bien qu'il n'y a pas une oie là-dedans.
Un petit bonnet pointu apparut hors du sac, puis une barbe grise ébouriffée. Enfin, un petit homme vêtu de gris s'en extirpa.
— Bonsoir ! dit-il. Je m'appelle Barbe-Grise. Et, si cela ne vous dérange pas, je resterai un peu chez vous.
Truda mit les poings sur les hanches.
— Et tu manges beaucoup ?
— Moins qu'un ours, plus qu'un moineau.
Les vieillards rirent et gardèrent leur invité.
Dès lors, la chaumière devint plus gaie. Barbe-Grise savait trouver du bois sec même après la pluie, réparait le toit et connaissait les endroits où poussaient les meilleures baies. Un jour, il amena à Geir un voisin qui avait besoin d'un artisan habile. Ainsi, le vieillard trouva du travail, et ils n'eurent plus à souffrir de la faim.
Le bruit courut jusqu'au roi qu'il existait un étrange petit homme.
— On dit que tu es un grand rusé, lui déclara le roi quand Barbe-Grise se présenta au palais.
— Les gens aiment exagérer. Surtout avant le souper.
La réponse plut au roi, mais il décida de mettre son invité à l'épreuve.
— Si tu es si malin, accomplis trois tâches. Si tu échoues, tu quitteras simplement mes terres et tu cesseras de te vanter.
— C'est juste, acquiesça Barbe-Grise.
Voici la première tâche : un grand taureau roux se trouvait dans l'étable royale, gardé la nuit par plusieurs serviteurs. Il fallait le faire sortir par le portail sans que personne le voie au moment où il passait.
Barbe-Grise prit deux vieux manteaux gris, les remplit de paille et les suspendit à des arbres de chaque côté de la route. Dans l'obscurité, ils ressemblaient à deux petits hommes.
— Il est là ! cria un gardien.
— Non, il est ici ! répondit un autre.
Tandis que tous couraient d'un arbre à l'autre, Barbe-Grise ouvrit tranquillement l'enclos, gratta le taureau entre les cornes et murmura :
— Viens, mon ami. Le roi t'invite à une promenade nocturne.
Le taureau le suivit comme un chien docile.
Le matin, le roi rit si fort qu'il dut s'essuyer les yeux.
— Très bien. Une tâche réussie.
La deuxième était encore plus étrange. Le roi posa son sceptre près de son lit et dit :
— Prends-le sans que je t'entende.
Barbe-Grise n'eut recours ni à la magie ni à une potion pour endormir le roi. Le soir, il s'entendit avec les musiciens pour qu'ils jouent à minuit une mélodie très douce dans la cour. Le roi entendit la musique, se leva, alla à la fenêtre et l'ouvrit plus grand.
À cet instant, Barbe-Grise, caché derrière un grand rideau, se glissa près du lit, prit le sceptre et mit une cuillère de bois à sa place.
Le matin, le roi regarda la cuillère et éclata de rire.
— Deux.
Le roi inventa la troisième tâche pour être certain de déjouer enfin la ruse de son invité.
— Fais-nous sortir du palais, la reine et moi, de notre plein gré, au milieu de la nuit, sans nous donner d'ordre ni nous menacer.
La nuit suivante, Barbe-Grise enfila un long manteau, y fixa une multitude de petites lanternes et passa silencieusement sous les fenêtres. Dans l'obscurité, il brillait comme un morceau du ciel du Nord.
La reine se réveilla la première.
— Regarde ! Qu'est-ce que c'est ?
Le roi se leva d'un bond à son tour.
— Une aurore boréale serait-elle descendue dans la cour ?
Ils jetèrent sur leurs épaules de chaudes robes de chambre et sortirent eux-mêmes en courant.
Dehors, Barbe-Grise les salua d'une révérence.
— Troisième tâche accomplie, Votre Majesté.
Le roi se fâcha d'abord, puis éclata d'un grand rire.
— Tu m'as vaincu. Demande ta récompense.
Le silence se fit aussitôt dans la salle.
Barbe-Grise regarda Sigrid.
— Je ne demande ni or ni terres. Permettez à la princesse de dire elle-même qui elle souhaite avoir à ses côtés. Et je demande aussi que vous preniez soin de Geir et de Truda, qui m'ont accueilli sans savoir qui j'étais.
Le roi fronça les sourcils.
— Et si son choix me déplaît ?
— Ce sera quand même son choix.
Pour la première fois depuis de longs mois, Sigrid sourit.
— Voilà une récompense que j'approuve.
Plus tard dans la journée, elle sortit dans le jardin. Barbe-Grise était assis près du mur de pierre et regardait la mer.
— Merci, dit Sigrid. Mais qui es-tu vraiment ? Pourquoi ai-je l'impression de connaître ta démarche et ta voix ?
Barbe-Grise tendit la main.
— Si tu me fais confiance, touche-la.
Sigrid posa sa main sur la sienne.
Le manteau gris sembla se dissoudre dans l'air, la barbe disparut et la silhouette se redressa.
Olaf se tenait devant elle.
— Toi ?!
— Je revenais de mon voyage quand j'ai rencontré une vieille magicienne dans les montagnes. Elle connaissait ta peine et m'a donné cette apparence. Elle m'a dit : « Si tu veux prouver que tu es digne de vivre aux côtés de quelqu'un, ne cherche pas à le conquérir par la force. Aide-le à retrouver le droit de choisir. »
Sigrid resta longtemps silencieuse, puis se mit à rire.
— Et pendant tout ce temps, tu vivais chez Geir et Truda ?
— Oui.
— Et tu promenais le taureau du roi ?
— C'est un compagnon de conversation fort agréable.
Lorsque le roi apprit la vérité, son visage se durcit d'abord. Mais il avait donné sa parole d'accéder à la demande de Barbe-Grise.
— Sigrid, dit-il, qui choisis-tu ?
— Olaf. Mais parce qu'il respecte mon « oui » et mon « non », et pas parce qu'il a réussi les épreuves.
Le roi finit par acquiescer.
On envoya une lettre courtoise au souverain voisin : des traités, des échanges commerciaux et de l'amitié pouvaient sceller une alliance entre deux pays, sans que l'on décide du mariage des autres.
On donna à Geir et Truda une petite maison et un atelier. Ils n'acceptèrent cette aide qu'après s'être assurés qu'ils pourraient travailler et vivre de manière indépendante.
Quant à Sigrid et Olaf, ils se marièrent quelque temps plus tard. Et l'on raconta longtemps encore à la cour l'histoire du mystérieux Barbe-Grise qui avait trois fois pris le roi à son propre piège.
Le roi lui-même ajoutait toujours, lorsqu'il entendait cette histoire :
— La plus maligne de ses épreuves ne concernait ni le taureau, ni le sceptre, ni les lanternes dans la nuit. Il a obligé un roi entêté à comprendre que même une couronne ne donne pas le droit de décider pour le cœur d'autrui.
