

Royaume-Uni
Les Trois Nigauds
humour, inquiétudes absurdes, bon sens
- Pays
- Royaume-Uni
- Âge
- 5–9 ans

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Les Trois Nigauds
Il était une fois un fermier, sa femme et leur fille. Celle-ci était gentille, travailleuse et joyeuse, mais elle avait une curieuse habitude : dès qu’elle pensait à un malheur qui pourrait arriver un jour, elle commençait à s’inquiéter comme s’il s’était déjà produit.
Un soir, un jeune voisin, ami de longue date de la jeune fille, vint leur rendre visite. La famille l’invita à dîner, et la mère dit à sa fille :
— Descends donc à la cave remplir une cruche de boisson, s’il te plaît.
La jeune fille prit la cruche, descendit l’escalier et ouvrit le robinet d’un grand tonneau. Soudain, elle aperçut au-dessus d’elle un lourd maillet en bois. Quelqu’un l’avait posé jadis sur une poutre près du plafond, puis l’avait oublié.
La jeune fille regarda le maillet et se dit :
« Et si j’avais un petit garçon un jour ? Et s’il venait chercher à boire ici ? Et si ce maillet tombait tout à coup ? Oh, quel malheur ! »
Elle imagina la scène si vivement qu’elle s’assit sur une marche et se mit à pleurer.
Pendant ce temps, la cruche était pleine, mais le robinet restait ouvert.
Sa mère attendit, attendit encore, puis finit par descendre à la cave.
— Ma fille, que se passe-t-il ?
La jeune fille montra le maillet et expliqua entre deux sanglots :
— Imagine, maman : un jour, je pourrais avoir un fils. Il viendrait ici et le maillet tomberait juste à côté de lui. Quel malheur !
Sa mère regarda la poutre, le maillet, sa fille, et se mit elle aussi à s’inquiéter.
— C’est vrai ! Comment n’y avons-nous pas pensé plus tôt ?
Elles s’assirent côte à côte et se lamentèrent toutes les deux.
À l’étage, le fermier, étonné de voir tout le monde disparaître, descendit à son tour.
— Qu’est-ce qui se passe ici ?
On lui parla du futur petit-fils, de sa future visite à la cave et du maillet qui tomberait peut-être un jour.
Le fermier fronça les sourcils.
— Oui, c’est une affaire sérieuse, dit-il, puis il se plongea lui aussi dans ses pensées, comme si le malheur frappait déjà à la porte.
Le jeune invité était resté seul à table. Quelques minutes passèrent. Puis encore quelques-unes.
— Il y a quelque chose qui cloche, se dit-il, et il partit à la recherche de ses hôtes.
Dans la cave, il découvrit trois personnes affligées, un robinet ouvert et une petite flaque près du tonneau.
— Commençons par fermer le robinet, dit le jeune homme.
Il tourna la poignée, ramassa la cruche pleine, puis écouta toute l’histoire.
— Alors, vous pleurez parce qu’un enfant naîtra peut-être un jour, qu’il descendra peut-être ici un jour et que le maillet, posé sur cette poutre depuis des années, tombera peut-être à ce moment-là ?
— Exactement ! répondirent les trois d’une seule voix.
Le jeune homme approcha un banc, retira le maillet de la poutre et le posa dans un coin.
— Voilà. Ce futur problème n’en est plus un.
Le silence se fit dans la cave.
La mère fut la première à rire. Puis le fermier. Enfin, leur fille essuya ses larmes.
— On dirait que nous nous sommes attristés un peu trop vite, dit-elle.
— Un peu ? répondit le jeune homme en souriant. Je crois que je vais voyager pour voir si je trouve trois autres personnes aussi douées pour compliquer les choses simples. Et quand je les aurai trouvées, je reviendrai.
Le lendemain matin, il se mit en route.
Il n’avait pas marché longtemps lorsqu’il aperçut une petite maison dont le toit était couvert d’herbe. Une échelle était appuyée contre le mur et, tout près, la maîtresse de maison essayait de convaincre sa vache de grimper.
— Allons, Marguerite, disait-elle. L’herbe du toit est si tendre ! Encore un pas !
La vache regardait l’échelle sans grand enthousiasme.
— Excusez-moi, dit le voyageur. Pourquoi la vache doit-elle monter sur le toit ?
— Parce qu’il y pousse de l’herbe, expliqua la femme comme si cela allait de soi. Ce serait dommage de la perdre.
— Et si vous coupiez l’herbe pour l’apporter à la vache, en bas ?
La femme resta immobile.
Elle regarda le toit.
Puis la faux posée près de la grange.
Puis la vache.
— L’apporter… en bas ?
— Exactement.
La femme se frappa le front.
— Marguerite, tu entends ? Aujourd’hui, tu n’auras pas besoin d’apprendre à grimper à l’échelle !
La vache poussa un meuglement satisfait.
Le voyageur l’aida à couper un peu d’herbe et, bientôt, Marguerite la mâchonnait tranquillement près de la grange.
« Une », pensa le jeune homme, et il poursuivit son chemin.
Vers le soir, il s’arrêta dans une auberge. Dans une pièce voisine, un homme sautait d’un banc pour tenter d’atterrir dans un pantalon grand ouvert, suspendu au dossier d’une chaise.
Il sauta une première fois et manqua son but.
Il sauta une deuxième fois : une jambe entra dans le pantalon, mais l’autre resta dehors.
Il sauta une troisième fois et faillit renverser la chaise.
— La matinée est difficile ? demanda prudemment le voyageur.
— Extrêmement ! répondit l’homme, tout essoufflé. Chaque fois que je dois mettre mon pantalon, je passe une demi-heure à sauter dedans. Je ne comprends pas comment les autres font si vite.
— Avez-vous essayé de vous asseoir et de passer une jambe, puis l’autre ?
L’homme cessa de sauter.
— L’une après l’autre ?
— L’une après l’autre.
Il s’assit sur le banc. Une jambe : un. L’autre : deux. En quelques secondes, le pantalon était enfilé.
L’homme saisit les mains du voyageur.
— Mon ami ! Vous venez de m’offrir une demi-heure de plus chaque matin !
« Deux », pensa le jeune homme.
Le lendemain, la route le mena à un village près d’un grand étang. Toute une foule était rassemblée sur la berge. Les uns tenaient des râteaux, les autres de longues perches, d’autres encore des épuisettes.
— Tous ensemble ! Encore un peu à gauche ! commandait le chef du village.
— Qu’est-ce que vous essayez d’attraper ? demanda le voyageur.
— La lune ! répondirent les villageois.
Le jeune homme regarda l’eau. Au milieu de l’étang brillait le reflet rond de la lune.
— Elle est tombée dans l’étang hier soir, expliqua le chef du village. Depuis, nous essayons de la sortir. Dès que nous la ramenons vers nous, elle se disperse sur les vaguelettes.
Le voyageur leva la tête.
Au-dessus d’eux, dans le ciel clair, la véritable lune brillait paisiblement.
— Avez-vous essayé de regarder en l’air ?
Tous levèrent la tête.
Un long silence suivit.
Puis une petite fille, sur la berge, se mit à rire.
Le chef du village rit à son tour.
Et bientôt, tout le village éclata de rire.
— Alors, nous avons passé une demi-journée à sauver un reflet ! dit quelqu’un.
— Au moins, l’étang est bien ratissé maintenant, ajouta un autre.
« Trois », pensa le voyageur.
Il décida alors de rentrer chez lui.
Quand le jeune homme revint à la ferme qu’il connaissait si bien, la fille l’accueillit près du portail.
— Alors ? demanda-t-elle. As-tu trouvé trois personnes qui savent compliquer les choses simples ?
— Oui. Et j’ai compris quelque chose de plus important encore.
— Quoi donc ?
— Cela peut arriver à tout le monde. L’un fait monter une vache jusqu’à l’herbe au lieu d’apporter l’herbe à la vache. L’autre saute dans son pantalon au lieu de l’enfiler tout simplement. Un village entier pêche la lune dans un étang. Et quelqu’un pleure à cause d’un problème qui n’existe même pas encore. Ce qui compte, ce n’est pas de savoir qui est le plus intelligent, mais de pouvoir s’arrêter et regarder les choses autrement.
La jeune fille hocha la tête.
— Depuis que tu as retiré le maillet, j’y pense souvent. Maintenant, quand je commence à m’inquiéter de quelque chose de lointain, je me demande : « Est-ce déjà arrivé ? Ou ai-je simplement imaginé un malheur ? »
— Et ça t’aide ?
— Beaucoup.
Le fermier et sa femme sortirent sur le perron. Ravis de revoir le voyageur, ils l’invitèrent à dîner.
Cette fois, lorsqu’il fallut descendre à la cave, tous échangèrent un bref regard et éclatèrent de rire.
Le maillet était depuis longtemps rangé dans un endroit sûr.
Quelque temps plus tard, les deux jeunes gens se marièrent pour de bon. Dans leur maison aussi, il y avait des soucis, comme dans toutes les maisons. Mais ils avaient appris à ne pas ajouter dix inquiétudes imaginaires aux difficultés réelles.
Et lorsque l’un d’eux commençait à s’inquiéter de ce qui pourrait arriver dans un an, dans dix ans ou peut-être jamais, l’autre lui demandait doucement :
— Notre maillet ne serait-il pas de nouveau sur la poutre ?
Alors, tous deux souriaient, regardaient ce qu’ils pouvaient faire sur-le-champ, et le monde leur semblait aussitôt un peu plus simple.
