Couverture : Une alliance solide

Inde

Une alliance solide

Pays
Inde
Âge
5–9 ans
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Une alliance solide

Un matin, un paysan conduisit ses deux bœufs au champ. Le soleil venait de se lever, la terre était fraîche après la nuit et la charrue ouvrait facilement le sol tendre. Le paysan n’avait tracé que son premier sillon lorsqu’un tigre sortit des hautes herbes. — Paix à toi, mon ami, dit-il poliment. Le paysan faillit lâcher sa charrue. — Et… paix à toi aussi, répondit-il en essayant de ne pas montrer sa peur. Le tigre se lécha les babines. — Quelle heureuse rencontre ! J’ai terriblement faim. Je pense que tes deux bœufs feront un excellent petit déjeuner. Le paysan avala sa salive. — Mais sans mes bœufs, je ne pourrai pas labourer le champ. Sans champ, pas de grain. Sans grain, pas de pain. — Voilà tes problèmes, répondit le tigre. Le mien est beaucoup plus simple : j’ai le ventre vide. Le paysan le supplia d’attendre. Finalement, il proposa : — Si tu laisses mes bœufs tranquilles, je t’apporterai autre chose à manger. Nous avons une vache laitière à la maison. Le tigre réfléchit puis accepta. Le paysan se dépêcha de rentrer. En le voyant revenir si tôt, sa femme s’étonna. — Pourquoi es-tu déjà là ? Le champ ne va pas se labourer tout seul. Lorsque son mari lui raconta l’histoire du tigre et sa promesse, elle leva les bras au ciel. — Tu as promis notre vache ? Et que boiront les enfants ? Avec quoi ferons-nous le beurre ? — Sans les bœufs, nous n’aurons ni grain ni pain, répondit l’homme. Qu’est-ce que j’étais censé faire ? Sa femme le regarda attentivement. — Réfléchir. — Alors trouve toi-même une idée, marmonna-t-il. — Très bien. Mais dans ce cas, tu feras exactement ce que je te dis. Le paysan accepta. — Retourne voir le tigre et dis-lui que la vache refuse de venir seule. Dis-lui que je la conduirai un peu plus tard. — Tu vas vraiment l’amener ? — Tu verras. L’homme n’avait aucune envie de retourner auprès du tigre les mains vides, mais il n’avait pas de meilleur plan. Pendant ce temps, sa femme entra dans la maison, enfila la plus belle veste de son mari, entoura sa tête d’un haut turban pour paraître plus grande, monta sur un poney et se dirigea vers le champ. Le tigre tournait déjà en rond avec impatience. — Où est la vache ? rugit-il. — Elle arrive, elle arrive, répondit le paysan. Il faut seulement attendre un peu. À cet instant, un cavalier apparut au détour du chemin. La femme se tenait très droite sur le poney, parlait d’une voix forte et agitait volontairement les bras. — Quelle chance ! cria-t-elle avant même d’être arrivée. J’espère qu’il y a un tigre par ici. Hier, j’avais tellement faim que trois tigres ont à peine suffi pour mon petit déjeuner ! Le tigre s’immobilisa. — Trois ?… Au petit déjeuner ? murmura-t-il. La cavalière se dirigea droit vers lui. Le tigre fit demi-tour et courut vers la forêt si vite qu’un nuage de poussière s’éleva derrière ses pattes. Le paysan le regarda disparaître sans réussir à y croire. — Eh bien ! — Tu vois, dit sa femme en retirant son turban. Une apparence effrayante peut faire peur même à celui qui a l’habitude d’effrayer tout le monde. Dans la forêt, le tigre faillit renverser un chacal. — Où vas-tu si vite ? demanda le chacal. — Je me sauve ! Là-bas, il y a un cavalier qui mange des tigres au petit déjeuner ! Le chacal regarda entre les buissons et plissa les yeux. — J’ai vu ce cavalier. Ce n’est pas un terrible chasseur. C’est la femme du paysan déguisée en homme. Le tigre s’arrêta. — Tu en es sûr ? — Tout à fait. — Et si tu essayais de m’attirer dans un piège ? Le chacal se vexa. — Pourquoi ferais-je cela ? Le tigre hésitait toujours. Le chacal proposa alors : — Viens, retournons-y ensemble. Pour que tu sois rassuré, attachons nos queues avec une corde. Ainsi, je ne pourrai pas m’enfuir en te laissant seul. L’idée plut au tigre. Ils attachèrent leurs queues et reprirent le chemin du champ. Le paysan fut le premier à les voir. — Quelle catastrophe ! Ils reviennent ! Et cette fois, ils sont deux ! Sa femme ne perdit pas son calme. — Chut. Laisse-moi réfléchir. Lorsque le tigre et le chacal furent plus près, elle joignit les mains autour de sa bouche et cria : — Monsieur Chacal ! Je vous avais demandé de m’amener un gros tigre bien dodu ! Merci de ne pas avoir oublié. Vous arrivez juste à temps pour le déjeuner ! Le tigre entendit cela et se glaça de peur. — Je le savais ! cria-t-il. Tu m’as trahi ! Et il partit à toute vitesse. — Arrête ! hurla le chacal. C’est encore une ruse ! Mais le tigre n’entendait plus rien. Ils traversèrent les buissons, sautèrent par-dessus des pierres et glissèrent sur les feuilles sèches. La corde qui liait leurs queues se tendait de plus en plus. Enfin, elle accrocha une branche et se dénoua. Le chacal roula dans l’herbe tendre, se releva, se secoua et lança un regard furieux dans la direction du tigre. — Voilà une belle alliance solide, grogna-t-il. Quand on s’attache à quelqu’un qui ne sait plus réfléchir dès qu’il a peur, on finit par courir dans la direction choisie par sa panique. Le tigre, lui, mit encore longtemps avant de s’arrêter. Le paysan et sa femme rentrèrent à la maison avec les bœufs. La vache resta elle aussi dans la cour, les enfants eurent leur lait et le champ fut bientôt labouré. Sur le chemin, le mari déclara : — J’ai beaucoup appris aujourd’hui. — Quoi donc ? demanda sa femme en souriant. — Premièrement, il ne faut pas promettre sa vache avant d’avoir réfléchi. Deuxièmement, l’intelligence est parfois plus forte que les griffes. Et troisièmement… — Quoi, troisièmement ? — Quand tu dis : « Chut, je réfléchis », mieux vaut vraiment se taire. Sa femme éclata de rire. Quant au chacal, à partir de ce jour, avant de conclure une « alliance solide » avec quelqu’un, il se demandait toujours s’il ne risquait pas ensuite de devoir courir, attaché à la panique de l’autre.

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