

Islande
La Géante et la barque de granit
géante, barque de pierre, mer, aventure
- Pays
- Islande
- Âge
- 7–11 ans

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La Géante et la barque de granit
Il était une fois, dans un royaume du Nord, un roi et une reine que tout le peuple aimait. Leur fils unique, Sigurd, grandissait, fort, agile et curieux. Il savait manœuvrer une barque dans la tempête, tirer à l'arc et écouter pendant des heures les vieux marins raconter les îles au-delà des brumes.
Quand Sigurd fut devenu grand, son père lui dit :
— Il est temps que tu découvres d'autres pays et décides toi-même avec qui tu souhaites bâtir ton avenir. Rends visite à notre vieil ami, le roi Hardrada. On dit que sa fille Helga est intelligente et bonne.
Sigurd prit la mer. Durant plusieurs jours, le navire fendit les vagues bleues. Puis, par un de ces clairs soirs du Nord, un fjord apparut devant eux. Des falaises sombres se dressaient au-dessus des eaux et, au fond de la baie, les fenêtres d'un palais brillaient.
Le roi Hardrada accueillit son invité chaleureusement. Quant à Helga, elle était bien différente du portrait qu'en faisaient les conteurs de la cour. Elle était mieux encore : elle aimait les chevaux et les livres, connaissait les noms des oiseaux marins, savait rire d'elle-même et n'hésitait pas à contredire Sigurd lorsqu'elle le trouvait dans l'erreur.
Les jeunes gens passaient beaucoup de temps ensemble. Ils comprirent bientôt qu'ils souhaitaient fonder une famille.
Un an passa, et leur fils Kurt naquit. Ils vécurent encore deux années auprès de Hardrada, jusqu'au jour où une triste nouvelle leur parvint : le père de Sigurd était mort, et le prince devait rentrer pour recevoir la couronne.
Helga avait peine à quitter son pays natal, mais elle dit :
— Ton foyer sera aussi le mien. Partons ensemble.
Ils se mirent en route avec le petit Kurt.
Au début, la mer était douce. Mais alors qu'il ne leur restait plus qu'une journée de voyage avant d'atteindre le nouveau royaume, le vent tomba soudain. Les voiles pendirent mollement. L'eau devint lisse comme une vitre sombre. Le soleil brûlait, et le navire restait immobile.
Un jour passa. Puis un deuxième.
Un midi, une étrange somnolence s'empara de tous. Les matelots s'endormirent sous le pont, Sigurd s'assoupit près du mât, et même Kurt se mit à respirer doucement dans les bras d'Helga.
Seule Helga ouvrit les yeux un instant et vit une chose incroyable.
Une barque taillée dans un bloc de granit gris s'approchait du navire sans faire la moindre éclaboussure.
Une grande inconnue s'y tenait debout.
Elle monta sur le pont et murmura des mots qui glacèrent l'air.
Helga voulut appeler Sigurd, mais sa voix ne lui obéissait plus.
L'inconnue toucha son manteau et prit aussitôt l'apparence d'Helga : le même visage, les mêmes cheveux, et même une voix presque identique.
Quant à la véritable Helga, elle la fit asseoir dans la barque de granit.
— Va là où mes sortilèges te conduiront, ordonna-t-elle.
La barque de pierre s'éloigna toute seule du navire et glissa sur la mer.
Lorsque Sigurd se réveilla, il vit près de lui une femme qui ressemblait à son épouse. Mais quelque chose clochait.
Le petit Kurt, qui tendait toujours les bras vers sa mère, se mit soudain à pleurer et détourna la tête.
— Il est simplement fatigué, dit sèchement l'usurpatrice.
Sigurd s'étonna. Helga ne parlait jamais d'un ton aussi froid.
Mais le vent se leva bientôt, le navire repartit, et le lendemain ils atteignirent la côte. Sigurd fut couronné. Les affaires du royaume l'occupèrent, et il se persuada que sa femme avait simplement mal supporté le voyage.
Pourtant, cet étrange changement persistait.
L'usurpatrice se querellait avec les gens pour des broutilles, refusait de voir Kurt et s'enfermait le soir dans ses appartements.
Deux jeunes parents du roi jouaient souvent aux échecs dans la salle voisine. Un soir, ils entendirent une voix sourde derrière le mur.
— Enfin, personne ne me dérange, disait l'inconnue. Encore un peu, et ce royaume sera à moi.
Les garçons dressèrent l'oreille.
Par une fente, ils virent la femme s'étirer, bâiller largement et devenir soudain une géante. Puis elle frappa du pied. Un passage obscur s'ouvrit dans le sol, et son frère à trois têtes en sortit.
— Ma sœur, personne ne s'est aperçu de rien ? demanda-t-il.
— Pas encore, répondit la géante. Mais l'enfant ne m'accepte pas. Il faut être plus prudente.
Les jeunes gens étaient stupéfaits. Ils décidèrent de se taire pour le moment et d'attendre une preuve que personne ne pourrait contester.
Pendant ce temps, la véritable Helga se trouvait loin de chez elle.
La barque de granit l'avait menée sur une côte sinistre, où un géant à trois têtes vivait dans les rochers. C'était le frère de l'usurpatrice.
— Tu resteras ici, dit-il. Ma sœur vivra désormais à ta place.
On enferma Helga dans une vaste caverne de pierre. On lui donnait de la nourriture et de l'eau, mais on ne lui permettait pas de remonter à la surface.
Son fils lui manquait plus que tout.
Un jour, Helga dit au géant :
— Permets-moi de voir Kurt trois fois seulement. Je ne révélerai à personne qui je suis. Je veux simplement prendre mon enfant dans mes bras.
Le géant refusa longtemps. Puis il finit par se dire qu'il n'y avait aucun danger.
Il passa à Helga une ceinture magique munie d'une longue chaîne, dont l'autre bout était retenu par les sortilèges souterrains.
— Trois fois. Seulement le soir. Et pas un mot sur ton identité, l'avertit-il.
Ce soir-là, la nourrice de Kurt couchait le petit garçon lorsque les planches, au milieu de la chambre, s'écartèrent doucement. Une femme vêtue d'une simple robe blanche surgit de sous le plancher. Elle s'approcha de l'enfant, le serra dans ses bras et l'embrassa.
Kurt cessa aussitôt de pleurer.
La nourrice fut surprise, mais le regard de l'inconnue était si plein d'amour qu'elle n'eut pas peur.
La femme ne dit rien et disparut tout aussi silencieusement.
Le lendemain soir, la même scène se reproduisit.
Cette fois, avant de partir, l'inconnue murmura :
— Encore une fois… et puis, peut-être, je ne le reverrai plus.
La nourrice comprit qu'elle ne pouvait plus garder le silence. Elle alla trouver le roi.
— Votre Majesté, dit-elle, j'ai vu une femme étrange. Mais Kurt la regarde comme il regardait autrefois la reine Helga.
Sigurd sentit son cœur se glacer.
Le troisième soir, il se cacha dans la chambre de l'enfant.
À la même heure exactement, le plancher s'ouvrit et la femme en blanc sortit du passage obscur.
Sigurd la reconnut immédiatement.
— Helga !
Elle se retourna.
— Sigurd !
Il vit la ceinture magique et la chaîne qui plongeait vers les profondeurs.
— Écarte-toi, dit le roi.
Il ne chercha pas à trancher la chaîne avec son épée. Il prit plutôt l'ancienne bague royale sur laquelle étaient gravées des runes protectrices et la pressa contre le fermoir de la ceinture.
Un tintement retentit.
La chaîne se désagrégea en sable gris.
Quelque part dans les profondeurs, sous le château, un grondement retentit, comme si un portail de pierre s'était brisé. Les sortilèges qui retenaient Helga avaient disparu.
Elle raconta enfin toute l'histoire : la barque de pierre, la géante, la caverne souterraine et les trois visites à son fils qui lui avaient été accordées.
Sigurd fit appeler les deux jeunes joueurs d'échecs. Ils confirmèrent qu'ils avaient vu l'usurpatrice sous sa véritable apparence et entendu sa conversation avec son frère.
Le lendemain matin, on invita la géante dans la grande salle.
D'abord, elle essaya de parler avec la voix d'Helga.
— C'est une erreur.
Mais la véritable reine vint se placer à ses côtés.
Le silence se fit dans la salle.
La bague protectrice au doigt de Sigurd lança une lumière bleue. L'apparence empruntée par l'usurpatrice s'évanouit, et tous virent une grande géante.
Elle comprit que la tromperie avait pris fin.
— Vous ne pourrez pas me retenir ! s'écria-t-elle.
— Nous n'en avons pas l'intention, répondit Helga. Tu retourneras d'où tu es venue. Et tu n'auras plus aucun pouvoir sur les habitants de ce royaume.
On retrouva la barque de granit sur le rivage. On y fit monter la géante, et le magicien de la cour jeta un sort qui ordonnait à la barque de regagner la lointaine île rocheuse et de ne jamais revenir.
Lorsque la barque disparut à l'horizon, les passages souterrains sous le château se refermèrent pour toujours.
Helga retrouva Kurt. Le petit garçon serra si fort sa mère dans ses bras que tous se mirent à rire à travers leurs larmes.
On récompensa généreusement la nourrice qui avait osé parler au roi de l'étrange visiteuse. Quant aux deux joueurs d'échecs, ils plaisantaient désormais en disant qu'il était parfois utile de rester tranquillement assis et d'écouter avec attention. Ils s'efforçaient tout de même de ne plus écouter en cachette les secrets du royaume.
Sigurd demanda pardon à Helga.
— Je voyais que quelque chose clochait, mais j'ai trop longtemps essayé de me convaincre que je me faisais des idées.
Helga lui prit la main.
— L'essentiel, c'est que tu aies appris à te fier à ton cœur et aux actes des gens, autant qu'à tes yeux.
Dès lors, ils régnèrent ensemble. Dans le royaume, on évoquait souvent l'histoire de la barque de granit qui pouvait naviguer sans voiles.
Les marins disaient que, très loin dans le Nord, par les matins brumeux, on pouvait parfois voir une barque grise immobile près d'une île rocheuse.
Mais elle ne naviguait plus nulle part.
Car il existe une magie plus forte que les sortilèges des géants : l'attention, le courage de dire la vérité et l'amour qui reconnaît un être cher, même lorsque le monde entier tente de vous convaincre du contraire.
