Couverture : Le Vent dans les saules

Monde entier

Le Vent dans les saules

Un matin de printemps, la Taupe faisait le grand ménage dans sa maison souterraine. Elle balayait, secouait les tapis, essuyait les étagères et finit par se fatiguer tellement de la poussière et de l’ordre qu’elle jeta s

Pays
Monde entier
Âge
7–12 ans
Durée
9 min
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Le Vent dans les saules

Un matin de printemps, la Taupe faisait le grand ménage dans sa maison souterraine. Elle balayait, secouait les tapis, essuyait les étagères et finit par se fatiguer tellement de la poussière et de l’ordre qu’elle jeta sa brosse sur le sol.

— Ça suffit ! s’écria-t-elle. C’est le printemps dehors !

La Taupe sortit de son terrier, traversa la terre tiède et vit pour la première fois depuis longtemps le soleil, les jeunes feuilles et le ciel bleu.

Elle marcha au hasard jusqu’à ce qu’une rivière apparaisse devant elle.

La Taupe s’arrêta net.

L’eau semblait vivante : elle coulait, scintillait, tournait près des berges et emportait les reflets des nuages. Sur la rive opposée, dans un trou au bord de l’eau, était assis le Rat d’Eau.

— Bonjour ! cria le Rat. Tu es déjà monté dans un bateau ?

— Jamais, répondit honnêtement la Taupe.

Le Rat faillit lâcher sa rame de surprise.

— Jamais ? Alors aujourd’hui est le jour parfait pour commencer.

Il traversa la rivière, installa la Taupe dans son bateau et lui montra comment tenir une rame. Puis ils organisèrent un pique-nique dans l’herbe.

La Taupe était ravie. Elle écoutait les histoires du Rat sur la rivière, ses criques, ses îles et ses voisins et avait l’impression d’avoir découvert par hasard un monde entier.

— Et qui habite plus loin ? demanda-t-elle.

— Le Blaireau vit dans le Bois Sauvage, répondit le Rat. Il est gentil, mais n’aime pas les visites imprévues. Et puis il y a le Crapaud. Il vit dans le grand Manoir du Crapaud et tombe sans cesse amoureux d’une nouvelle occupation.

La Taupe rencontra bientôt le Crapaud.

Celui-ci était justement passionné par une roulotte de voyage.

— Mes amis ! criait-il. C’est la meilleure invention du monde ! Les routes, l’air frais, de nouveaux paysages chaque jour ! Nous partons immédiatement !

Le Rat et la Taupe acceptèrent le voyage, même si le Rat remarqua vite que le Crapaud aimait davantage expliquer à quel point il avait parfaitement tout organisé que d’atteler le cheval ou préparer le dîner.

Le voyage se déroula paisiblement pendant quelques jours. Puis un jour, une automobile passa sur la route dans un grondement.

La roulotte fut secouée, le cheval prit peur, et le Crapaud, au lieu de se fâcher, resta au milieu du chemin, les yeux grands ouverts.

— Une automobile… murmura-t-il. Voilà la vraie vie !

À partir de cet instant, la roulotte fut oubliée.

Le Crapaud commença à acheter des automobiles, à conduire beaucoup trop vite et à se vanter de ses aventures. Il n’écoutait aucun conseil, ne pensait pas au danger et détruisit plusieurs voitures. Heureusement, personne ne fut gravement blessé, mais ses amis étaient de plus en plus inquiets.

— Ce n’est plus une passion, dit le Blaireau. C’est de l’irresponsabilité.

Le Blaireau, le Rat et la Taupe se réunirent au Manoir du Crapaud.

— Crapaud, dit le Blaireau, tu dois arrêter de conduire dangereusement.

— Bien sûr ! répondit le Crapaud avec une docilité étonnante. J’ai tout compris. Plus d’automobiles. Jamais.

Les amis échangèrent un regard méfiant.

Ils le connaissaient bien : lorsque le Crapaud devenait soudain trop sage, il préparait probablement déjà quelque chose.

Et en effet, à la première occasion, le Crapaud s’échappa de chez lui.

Sur la route, il aperçut une automobile laissée sans surveillance. Au lieu de passer son chemin, il ne put résister.

— Juste un tout petit tour, se dit-il.

Mais le « petit tour » se termina par de gros ennuis. La police arrêta le Crapaud. Pour avoir volé la voiture, conduit dangereusement et multiplié les provocations, il fut envoyé en prison.

Au début, le Crapaud se plaignit au monde entier.

— Comment ont-ils pu enfermer un Crapaud aussi célèbre, noble et charmant que moi ! criait-il.

Avec le temps, même lui dut reconnaître que ses amis l’avaient averti plusieurs fois et que c’était bien lui qui avait décidé de monter dans une voiture qui ne lui appartenait pas.

La fille du gardien de prison eut pitié du Crapaud. Elle voyait qu’il était plus insensé que méchant et l’aida à s’échapper, déguisé en blanchisseuse.

Le Crapaud retrouva sa liberté, mais le chemin du retour fut long. Il dut se cacher, demander de l’aide, prendre le train, voyager sur une péniche et se retrouver dans plusieurs situations ridicules à cause de sa vantardise.

Pendant ce temps, quelque chose de sérieux s’était produit chez lui.

En l’absence du Crapaud, des habitants insolents du Bois Sauvage, des belettes et des hermines, avaient occupé le Manoir du Crapaud. Ils avaient chassé les domestiques, fermé les portes et décidé que la maison leur appartenait désormais.

Le Rat, la Taupe et le Blaireau ne pouvaient pas les affronter ouvertement. Ils étaient trop nombreux.

Lorsque le Crapaud revint enfin, il refusa d’abord d’y croire.

— Mon manoir ? Mon magnifique manoir ? cria-t-il. Je vais y aller immédiatement et les chasser tout seul !

— C’est précisément comme cela que tu te mets dans les ennuis, répondit calmement le Blaireau. D’abord, nous réfléchissons. Ensuite, nous agissons.

Le Crapaud voulut protester, mais il se souvint des automobiles, de la prison et de son long voyage de retour.

— D’accord, grommela-t-il. Je vous écoute.

Le Blaireau connaissait un ancien passage souterrain qui conduisait directement au garde-manger du manoir. Le père du Crapaud le lui avait montré bien des années auparavant.

Les amis attendirent le soir avant d’entrer dans le tunnel.

— En silence, chuchota le Blaireau.

— Je suis silencieux, répondit le Crapaud d’un murmure si sonore que la Taupe dut deux fois lui poser une patte sur la bouche.

Lorsqu’ils atteignirent la maison, les occupants organisaient justement un grand banquet et se vantaient de leur victoire.

Les amis surgirent du garde-manger à l’improviste. Le vacarme éclata. Les belettes et les hermines, qui ne s’attendaient pas à voir les propriétaires apparaître depuis l’intérieur de la maison, coururent vers les portes et les fenêtres. Le Blaireau frappait le sol de son bâton, le Rat bloquait le couloir, la Taupe surgissait habilement ici puis là, et le Crapaud, oubliant tous les discours héroïques qu’il avait préparés, se contentait d’aider ses amis.

Il n’y eut pas besoin d’une véritable bataille. Lorsqu’ils comprirent que le passage secret avait été découvert et que les propriétaires étaient revenus, les intrus réalisèrent qu’ils ne pourraient pas garder le manoir et s’enfuirent dans le bois.

Le Manoir du Crapaud était libre.

— Demain, je vais donner un immense banquet pour célébrer ma brillante victoire ! commença le Crapaud. Et je ferai un discours sur la façon dont j’ai…

Il s’interrompit soudain.

Le Blaireau leva un sourcil.

Le Rat sourit.

La Taupe attendit patiemment.

Le Crapaud se gratta la tête.

— Enfin… sur la façon dont nous avons tous repris la maison. Le Blaireau a trouvé le plan. La Taupe et le Rat ont pris autant de risques que moi. Je suppose que je ne peux pas prétendre avoir tout fait tout seul.

— Voilà une pensée qui commence à être raisonnable, dit le Blaireau.

Au banquet, le Crapaud surprit vraiment tout le monde. Il ne chanta aucune chanson à sa propre gloire, ne se vanta pas de son évasion de prison et n’exigea pas d’applaudissements.

Lorsque les invités louaient son courage, il répondait :

— Merci, mais sans mes amis, je n’aurais rien fait.

Le Rat et la Taupe reconnaissaient à peine leur ancien vantard.

Le Crapaud ne devint pas parfait pour autant. Parfois, une nouvelle idée s’allumait encore en lui comme un feu d’artifice. Mais désormais, avant de dépenser de l’argent, d’enfreindre une règle ou d’entraîner ses amis dans une nouvelle aventure, il essayait au moins de demander :

— Et vous, qu’en pensez-vous ?

Pour le Crapaud, c’était un progrès immense.

La vie au bord de la rivière continua.

La Taupe apprit à diriger un bateau et ne s’étonnait plus à chaque vague. Le Rat resta son meilleur ami et connaissait tous les sentiers des berges. Le Blaireau continuait d’aimer le calme de sa maison dans le Bois Sauvage, mais sa porte était toujours ouverte à ses amis.

Un soir d’hiver, la Taupe sentit soudain l’odeur de son ancienne maison souterraine. Elle fut triste en pensant qu’elle s’était tellement passionnée pour sa nouvelle vie qu’elle avait presque oublié l’endroit où elle vivait autrefois.

Le Rat le remarqua immédiatement.

— Allons chez toi, dit-il.

— Mais c’est tout petit et très simple, répondit la Taupe avec gêne.

— Tant mieux. Une maison n’a pas besoin d’être le Manoir du Crapaud pour être précieuse.

Ils retrouvèrent le vieux terrier, allumèrent une lampe, secouèrent la poussière des fauteuils et préparèrent un dîner simple. La Taupe regardait les objets familiers et comprenait que sa vie ne s’était pas divisée en une partie « ancienne » et une partie « nouvelle ».

Elle était simplement devenue plus grande.

Elle contenait maintenant la petite maison tranquille, la rivière, le bateau, le Bois Sauvage, le Blaireau obstiné et l’incroyable Crapaud.

Au printemps, les amis s’assirent de nouveau au bord de l’eau. Les saules se penchaient sur la rivière, les jeunes feuilles frémissaient dans le vent et l’eau poursuivait son chemin.

La Taupe écoutait ce murmure paisible et pensait que les meilleures aventures ne sont pas toujours celles où l’on va le plus vite ou où l’on raconte le plus fort ses exploits.

Parfois, une véritable aventure consiste à trouver un ami, à rentrer chez soi, à reconnaître une erreur ou à apprendre à ralentir au bon moment.

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